Luc Bauer

Luc Bauer

De tout en haut, d’Argis, Luc montre du bout du doigt, les parcelles là-bas, au-dessous de la montagne, enfin plutôt à flanc de celle-ci, la pente, environ 40% voire 60% parfois, ça en décourage plus d’un à s’installer là, d’ailleurs ici à Argis, Luc est le seul. Installé en 2011. Avant il y avait beaucoup de vignes dans le coin, il y avait des usines, et les gens de l’usine travaillaient la vigne quand ils n’étaient pas à l’usine, mais l’usine a fermé dans l’entre-deux-guerres, et les vignes ont été abandonnées. Ce morceau-là qu’on voit il fait 1ha3, mais tous morceaux éparpillés cumulés, ça fait environ 3 hectares, beaucoup d’éboulis calcaires, et puis aussi des marnes, beaucoup d’un côté, moins de l’autre, enfin moins contraignantes car dans une couche plus profonde, parce que les marnes, c’est très collant quand c’est humide, et dur comme du béton quand c’est sec, alors c’est pas facile à travailler. Il y a beaucoup d’altesse (c’est la même chose que la roussette), Luc adore ça, et puis c’est vraiment le cépage d’ici, du coin, c’est une belle expression, c’est aromatique et en même temps ça a une acidité qui tend tout, et puis il y a de la mondeuse bien sûr, un peu de gamay, tout petit peu de pinot noir, et un peu d’aligoté.

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Sur le millésime 2018, il y a un problème, tous les vins galèrent à finir les sucres, c’est la première fois que ça lui arrive, et il se sent un peu démuni, et puis c’est stressant, ça patine, ça fait beaucoup de risque de déviances, quoique pour l’instant, à la dégustation, tout semble se tenir malgré tout bien droit, tous les pro râlent après lui parce qu’ils veulent du vin, mais c’est pas prêt, il faut encore attendre. C’est aussi stressant parce que les vendanges 2019 approchent et qu’il faut de la place, et que comme presque aucun vin n’est mis en bouteille, toutes les barriques sont pleines. Il réfléchit à ce qu’il va falloir faire. Peut-être utiliser les lies d’un vin prêt à être embouteillé pour les relancer ?

Du stress. Ça revient souvent dans la discussion, tout simplement parce que c’est un métier stressant, que c’est physique, que c’est prenant, au coeur, aux tripes, à la tête, on y pense tout le temps, on pense à la vigne, il dit que parfois il pleut sur le velux la nuit, et que ça l’empêche de dormir, parce qu’il pense au mildiou, et au blackrot, y a une grosse pression blackrot ici, il pense aux vins bien sûr, comme cette année où c’est problématique, il pense, il pense, trop peut-être, ruminer, il se remémore ses débuts, où il faisait des journées interminables, t’as tellement envie de donner, tellement envie de faire, mais la vigne c’est un marathon, il faut tenir sur la durée, c’est pas un sprint, et parfois, il voit des gens qui s’installent, des jeunes, avec beaucoup de force, de volonté, d’envie, d’ambition, seuls, en couple, en famille, qui s’endettent, parfois, ça lui fait peur. Oui, sûrement parce qu’il a pris une leçon Luc, en 2016, la leçon du corps qui ne veut plus suivre le rythme de l’esprit et de la volonté, l’AVC qui a fait très peur à tous ses proches, plusieurs mois d’hospitalisation, mais dont il s’est remis, pratiquement complètement, et qui lui a laissé, ok peut-être quelques mini défaillances d’agilité, mais surtout un grand savoir, celui d’apprendre à prendre soin de soi sûrement, c’est-à-dire ne pas se surcharger, se forcer à déléguer un peu, et puis qui a peut-être fait germer aussi cette envie de développer des projet de travail, d’exploitation à plusieurs, mais ce n’est pas facile de s’organiser, de trouver les bonnes personnes, qui ont envie de créer et de s’engager. Avec sa compagne, ils pensent à un gîte, il y a de la place, il y a de quoi faire ici, et puis ça ferait une activité complémentaire à la vigne, c’est bien d’avoir quelque chose qui permet de pallier un millésime qui patine.

On a goûté, dans les deux chais, les cuves, les fûts, les vins qui ont fini les sucres, et ceux qui pas encore. Toujours un peu difficile de se projeter, l’altesse encore sur le sucre est forcément un peu lourde. Mais le gamay+pinot noir est tout soyeux, la mondeuse est très poivrée, vraiment poivrée. Luc vinifie pratiquement toujours par cépage par parcelle, « j’aime bien ça ».

Tous les ans il dit qu’il va arrêter, tous les ans à peu près à la même période, il en a marre, cette année encore il a dit à son ouvrier, « tu veux pas tout reprendre toi ? », mais il lui a répondu « n’importe quoi, qu’est-ce que tu vas faire ? tu vas retourner dans un bureau ? », alors évidemment Luc est revenu à la raison qu’il n’allait pas arrêter, qu’il allait continuer, mais peut-être qu’il trouvera à un moment une combine qui le contente mieux, et le soulage un peu de tout ce qui le rend nerveux.

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Après avoir goûté, l’heure de casse-croûter, il s’est levé tôt ce matin, il a fini d’effeuiller et de relever, il faut commencer tôt en ce moment parce qu’il fait très chaud. Pâté en croûte, et puis les restes de salade de pâtes, et puis fromage, une belle tomate, et la reine roussette, et le Gamay of thrones qui a été refusé aux Etats-Unis à cause du jeu de mots, et puis discuter, le soleil tourne, l’ombre fuit, parler doucement, se confier, et échanger, boire du café, regarder au loin, sur la terrasse qui est presque comme un belvédère, avec cette vue au loin sur la falaise, les jouets d’enfant, « on est pas trop mal ici ».

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Et c’est toujours incroyable, d’entrer comme ça, par la porte du vin, qui est grande parce qu’elle permet de partager la table, et qu’elle ouvre le coeur, le paysage, c’est la porte sur un grand chemin, qu’est l’échange.

 
François Grinand : Domaine du Perron

François Grinand : Domaine du Perron

Bastien, el clandestino

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