Cédric Bernard

Cédric Bernard

Il vinifie ici, mais ce n’est pas chez lui, c’est chez un copain. On est à Chitenay. Monty, le percheron blanc, est attaché au van, ils travaillent ensemble à la vigne, mais plutôt tôt le matin quand il fait encore frais, parce que dès qu’il fait trop chaud, il y a trop d’insectes et Monty ne supporte pas ça. Ça fait 5 ans qu’il a ces vignes Cédric, du chenin, du romorantin, du pinot noir, du gamay, et du gamay teinturier « qui donne la couleur mais n’est pas toujours extraordinaire en terme de goût ». Il travaille toujours à mi-temps chez Christian Venier, chez qui il est venu vendanger en 2003, chez qui il est revenu vendanger plus tard, et puis chez qui il est venu et revenu travailler encore. À terme, l’idée c’est quand même de pouvoir être à cent pour cent sur son propre domaine, il lui faut davantage de surface, davantage de vignes, mais « je trouve rien ici, y a rien, alors je commence à me faire à l’idée que je vais planter ».

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« On va boire un coup ? », on a suivi Cédric, on est entré dans le garage, il y a 3 ou 4 petites cuves, des trucs ici et là, un mur (ou bar?) en briques, un pan de triple-couche pour isoler une ouverture, et quelques bouteilles dans des box en métal. Cédric a les cheveux noirs et une épaisse chemise à carreaux sous un grand pull. Il fait pas très chaud, mais il y a du soleil, et il fait bon au soleil, de toute façon il fait toujours meilleur au soleil.

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On a goûté la cuve de chenin, et puis la cuve de gamay, et puis brin de chèvre en bouteille, et puis la roche, qui est un peu sauvage à l’ouverture, mais qui s’ouvre, et évolue, plutôt vite, juste le temps qu’on discute, et devient très délicat, sur l’acidité des fruits rouges, et avec cette trame qui se dessine derrière qui est bien droite et plus rude, et ça marche bien, et Cédric dit qu’on a qu’à finir la bouteille, et on la finit, entre nos trois verres. Le chenin est vif et salé, c’est un peu le genre de chenin qu’on pourrait se représenter dans sa mémoire des goûts et des odeurs quand on prononce le mot chenin. On se questionne sur la filtration, et on dit la même chose, qu’on aime quand c’est pas filtré, parce qu’alors c’est plus touchant, plus entier, plus pur, plus harmonieux, alors que quand c’est filtré, même un peu, ça dénature ou bien ça enlève du charisme ou de l’identité au vin, ça le casse. Sur ses précédents millésimes, il a un peu filtré, mais aussi parce que Christian lui avait dit que ça éviterait que ça bouge trop, ça éviterait que ça dévie trop, mais bon, sûrement, à l’avenir, Cédric ne filtrera plus.

Une année, y a un mec aux vendanges, il a cueilli tous les grapillons, ces petits grains de raisins verts, pas mûrs, très acides, et quand il s’en est rendu compte Cédric, c’était trop tard, c’était en cuve. Finalement, il a assemblé 3 millésimes de chenin, et ça a donné ce truc très atypique, mais alors complètement, ça part dans tous les sens, toutes les directions, y a vachement d’acidité et d’amertume, oui vraiment, je te jure, ça part dans tous les sens, dans ma bouche, dans ma tête, un vin sans aucune ligne, sans structure, qui perd complètement le buveur, c’est tout fou, Cédric, il n’aime pas, ça, mais faut reconnaître, c’est unique. Et en mangeant, ça devrait plutôt bien marcher, tiens oui je m’imagine un plat de poisson, tiens même, du saumon cru, ouais.

Il est 17h, Cédric va chercher ses enfants à l’école. On lui demande s’il n’a pas un endroit à nous conseiller pour camper, et finalement, comme il ne sait pas trop quel endroit nous conseiller, et qu’il fait « encore un peu frais pour camper », il nous invite chez lui, et on est heureux, et on a dit qu’on ferait le dîner, alors on est allé faire quelques courses.

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Avant que le soleil ne disparaisse tout à fait, alors qu’on est baigné dans cette belle lumière orange mais qu’il fait froid, on a pris l’apéro dehors, sur la table « qu’est pas très propre parce que c’est la table des oiseaux, y en a beaucoup, je leur mets de la biscotte écrasée et une casserole d’eau ». Et c’est parfait comme ça. On a regoûté La Roche et Brin de chèvre, et puis Cédric a ouvert La biquette dorée (oui en fait dans le nom du lieu-dit y a un truc avec les chèvres), un cent pour cent romorantin. C’est un cépage que je découvre, je crois que j’en avais jamais goûté, en tout cas ça m’avait pas laissé de souvenir indélébile, mais là, j’en tombe en amour, l’oxydatif et l’acide, c’est tranchant, ciselant, franc, complexe, salé, zesté, c’est genre noix-épices-citron, très vif, et très frais.

Antoine a fait des toasts au pâté, les enfants, Oscar et Arsène, crient et jouent

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Je fais des pâtes aux légumes, c’est marrant de cuisiner pas chez soi, de cuisiner chez les autres. Antoine fait des crêpes, on y met du beurre et du miel, du miel toutes fleurs de Cédric, qu’il fait, oui il a quelques ruches, il adore ça, il a sorti le grand bac qui lui reste de quand il a récupéré le miel et il en reste un peu au fond et sur les parois, ça colle, j’ai plongé mes doigts dedans, ce kiff. Et puis, de nouveau, on a goûté, La Cabanne à Marcel, le gamay teinturier tout seul, on dirait une grenadine, et c’est un hasard mais c’est pétillant, et c’est très bon. C’est beau quand on se connaît pas et qu’on s’ouvre, ça cessera jamais de m’extasier. On parle de la vie et du vin, du faire, du vendre, du partage.

Antoine dort sur le canapé, dans son duvet d’époque, et moi sur le lit pliant, dans mon duvet, juste devant le poêle, et je m’endors avec le goût du romorantin sur la langue.

 
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