Jean Delobre : la ferme des 7 lunes

Jean Delobre : la ferme des 7 lunes

J’ai frappé à la porte du bureau, je suis entrée, il était assis, et j’ai compris, à l’absence de réaction ou de sourire sur son visage, quand il a fait ce petit mouvement de tête qui voulait dire « kessessé » (« qu’est-ce que c’est » en phonétique), qu’il m’avait oubliée, il avait oublié que je venais. Il s’est levé, on est sorti, il était confus, mais c’était pas très grave, il a pris le temps quand même, il a vérifié son téléphone, et il a dit « ben oui puis j’ai rien noté, alors non seulement je retiens rien, mais en plus je note rien, alors on peut pas s’en sortir, vous avez un remède vous pour quand on oublie tout ? », et malheureusement je n’en avais pas, mais on est quand même allé voir les vignes.

On est allé voir les parcelles de viognier et de roussanne là-bas, pas très loin de la maison et du chai, c’est tout en côteaux, des belles terrasses, qui surplombent le Rhône, on est environ à 300 mètres, la vue est verte, horizontale, panoramique, des montagnes, des maisons, le ciel bleu. Tout est planté en échalas, c’est-à-dire qu’il y a un piquet pour chaque pied de vigne, et visuellement c’est joli, enfin je sais pas, je crois que oui, c’est assez marrant tous ces piquets, mais c’est encore l’hiver, y a pas de feuilles, alors on se rend pas bien compte, mais j’aime bien ce principe, attacher la vigne à son piquet, et ensuite, comme il ne rogne pas Jean, attacher une vigne à l’autre, ça fait comme un pont, et voilà. « Oui c’est du travail, bien sûr, mais on circule mieux je trouve sur la parcelle ». Les sols sont travaillés au cheval, grâce à un prestataire, « et oui, il passe là, même si parfois à certains endroits c’est un peu juste ». Le sol, c’est granit, « le viognier sur le granit, c’est bien, mais la première fois que j’ai goûté ce que j’avais planté, c’était un peu trop exubérant, c’est pour ça avec la roussanne, ça marche bien là », c’est harmonieux et équilibré, les fruits exotiques, mais c’est pas trop riche.

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Le domaine appartenait à ses grand-parents, puis il a appartenu à ses parents, puis maintenant c’est lui, depuis 1984. Il allait à la cave coopérative, puis c’est au début des années 2000 qu’il la quitte, et il fait ses premières vinifications, qu’il veut simples, parce qu’il se dit que ça n’a pas de sens de mettre beaucoup d’argent dans de l’équipement à la pointe, il préfère vinifier simplement. Dans le domaine il y avait beaucoup d’arbres fruitiers aussi, de céréales, un troupeau, mais Jean lui, il a voulu se concentrer sur la vigne, et malgré tout, en plus des presque 10 hectares de vignes, il y a une vingtaine d’hectares : des prairies, des abricotiers, des céréales. Les abricots pour faire du nectar presque essentiellement, et les céréales il les vend, et le foin aussi. Jean parle tout doucement, très concentré, et en même temps c’est drôle parce que j’ai les réponses à mes questions dans le désordre, donc jamais la réponse à ma question, mais plutôt la réponse à la question que je poserai peut-être après ou pas d’ailleurs. Mais c’est souvent dans le foutoir des logorrhées qu’on trouve la sagesse.

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Dans le chai, il y a des cuves en inox, et en béton, des rondes, et des carrés, et il y a même des cuves-boules en inox, qu’il avait récupérées, des cuves à lait, et il s’était dit « c’est parfait ça va bien bouger là-dedans, ça va bien circuler ». Ça apporte vraiment quelque chose alors cette forme ronde ou d’oeuf ? « Ah ben oui, complètement, ça n’a rien à voir, ça apporte beaucoup plus de souplesse, d’harmonie ».

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En bas, dans une autre partie du bâtiment il y a les fûts et les demi-muids, des blancs, et des rouges, les 2018 qui s’élèvent. Chaque fois que Jean a plongé la pipette dans un fût, c’était noir, tellement noir, ces jus, ça paraît épais, et pourtant, dans le verre ça a beaucoup de finesse, c’est pas agressif, c’est très fluide et délicat, et les tannins sont tout doux. Il débouche une bouteille, de rouge « y a une syrah qui était vraiment dure en 2018, et j’ai décidé d’y mettre 25% de gamay, qui vont d’habitude dans la cuvée glou, du coup y a moins de glou cette année, et évidemment, tout le monde en veut, faudrait qu’on cherche pourquoi les gens veulent toujours ce qu’il n’y a pas, bref je l’ai regoûté y a quelques temps, j’ai peut-être un peu forcé sur le gamay », c’est vrai c’est surprenant, ça a un nez que de gamay, et en bouche, pareil, buvabilité très forte, pas de tannin, que des caresses, ça coule, ça glisse, c’est que du fruit, et moi, même si Jean en doute, je trouve ça bien de bousculer un peu ceux qui s’attendent à un Saint Joseph un peu trop costaud. Pour les sulfites, parfois y en a, parfois y en a pas, il en met parce qu’il craint l’oxydation, « parce que quand ça arrive c’est vraiment dommage ». Il y a une autre pièce avec des fûts, et puis encore une autre, où il stocke les bouteilles, et où il fait déguster. On goûte lune rousse 2017, 100% roussanne, super salin, le goût de l’abricot, y a beaucoup de tension, mais encore trop de matière selon Jean (moi j’trouve pas!!!), Premier quartier 2016, riche au nez, typé café, donc noir, grillé, pruneau, et en bouche c’est fluide, c’est impressionnant, ce décalage, ça pinote presque, ce petit goût de noyau de cerise qu’on garde trop longtemps dans la bouche, Pleine lune 2016 est comme une confiture de fraise, et Chemin faisant 2016, en harmonie, tannins doux aussi, le fruit, l’onctuosité. C’est super de pouvoir goûter des 2016, ça change tout j’ai l’impression, c’est en place, c’est prêt, c’est révélé, affiné, 1 an d’élevage, 1 an de bouteille, « c’était pas nécessairement voulu, mais c’est bien qu’on puisse le faire, oui ça apporte beaucoup ». On discute encore un peu autour de la barrique, il me donne des bonnes adresses dans le coin, quelques vignerons et il me conseille d’aller à à deux pas des champs pour acheter du saucisson et de la confiture rhubarbe-châtaignes, je dis que je vais commencer par là, il rit, il regarde ma camionnette, et il dit qu’il aimerait bien faire ça lui aussi après, aller voir les autres, les copains, travailler un peu avec eux, échanger, et voir comment ça se passe ailleurs.

Baptiste, de la gnôle

Baptiste, de la gnôle