Caroline Ledédenté et son grain par grain

Caroline Ledédenté et son grain par grain

Grain par grain, c’est parce que tout se fait vraiment très petit à petit. T’anticipes en théorie dans ta tête, ton organisation, mais finalement, ça se passe sur le moment, sur le vif, et un pas à la fois. Y a tout un tas de détails auxquels tu peux même pas penser avant l’heure. Donc d’abord t’achètes du raisin. Et ensuite t’essaies de trouver un chai. Un pressoir. Des cuves. Des fûts. Des vendangeurs.

Caroline a fait des plans de chai, évolutifs au fil des vinifs, pour essayer de voir comment agencer les cuves qu’on lui a prêtées, les fûts récupérés chez Sylvère Trichard dans le Bojo, « mais en fait c’est drôle, la réalité n’est jamais conforme au plan ». Tant pis il faut quand même essayer de visualiser. Les gens t’aident quand tu te lances. On te prête, te donne, te conseille, on te conseille tellement d’ailleurs que parfois faut faire le tri, pour savoir comment toi, profondément, tu veux faire. Pour la mise en bouteilles, faut qu’elle voit comment faire, où stocker les bouteilles vides, les pleines, bref, commencer à y réfléchir. Les potes sont là pour donner un coup de main.

« J’ai acheté un hachoir à viandes pour faire des terrines, c’est bien, pour remercier les gens, de leur donner un pâté que t’as fait ».

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Artemare. Dans la petite rue proche de la boulangerie dans laquelle on est rentré pour souhaiter une bonne année parce qu’« ils sont trop gentils ! », elle s’est trouvé un chez elle, c’est tout propre, ça paraît presque tout neuf, c’est aéré, y a du bois sur les murs, c’est comme un chalet, c’est confortable, c’est chez elle, il lui faut encore un élément entre la cuisinière et l’évier parce qu’il y a un trou, oui il faudrait un plan de travail, et puis sa table et ses chaises, c’est un peu bancale, mais ça tient bien. J’ai l’impression que c’est un soulagement pour Caroline d’être enfin installée là. Enfin chez elle. Et puis c’est comme un nouveau départ, c’est super excitant. On devine la montagne par la fenêtre, il y a beaucoup de brouillard. C’est ordonné. Je sais pas comment dire autrement. Peut-être que l’ordre frappe plus les yeux des gens habitués au chaos, moi je suis assez bordélique, je m’entasse dans les choses, ça me gêne pas, ça me rassure presque. Mais Caroline, c’est en ordre. Alice Bouvot, elle lui a dit ça à Caroline que quand elle ferait du vin, ça sortirait d’un coup, sans filtre, et c’est une phrase qui lui a beaucoup trotté dans la tête « j’ai pas trop su comment interpréter, mais ça m’a plu, je crois que je vais vraiment me découvrir avec mes vins », je lui ai demandé si elle était impatiente de goûter son vin en bouteille, et elle a répondu oui. « Je pense qu’il y a déjà un côté très bon élève dans mes vins, propre et lisse, c’est vrai je suis un peu comme ça », et puis y a l’autre facette, plus audacieuse, ça c’est moi qui le dis, parce que je crois qu’il faut une sacrée poigne pour s’embarquer dans des trucs comme ça, pour s’isoler, parce que c’est quand même un peu ça, cette aventure, même si t’es entourée, t’es livrée à toi-même, et puis l’expatriation, loin des potes d’avant quand elle était ingénieure, de la famille, des restos à Paris où elle a travaillé, loin, mais elle doit y trouver une paix, une sérénité, elle se donne enfin l’opportunité de dire, faire, être, celle qu’elle est, sans filtre, comme a dit Alice. C’est peut-être ça d’ailleurs qui l’a poussée à faire du vin, elle en avait tellement envie de faire, enfin faire son vin, alors même qu’elle suivait la formation viti-oeno dans le Jura - ces deux années qui lui ont permis de bien peser les choses, de maturer sa réflexion. Elle a travaillé un peu chez Grégoire Perron, et puis elle a trouvé du raisin à acheter, parce que c’est une chance, cette année y avait beaucoup de raisin, et 28 ares de vignes ici dans le Bugey - cet endroit dont on parle peu ou pas, et que Caroline « (moi j’) adore je suis vraiment tombée amoureuse de ce coin », et où il y a, en effet, une atmosphère particulière, y a quelque chose, comme on dit.

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Elle a sorti deux énormes livres de cuisine - ça se fait encore alors - aux pages blanc cassé, dans lesquels on trouve des recettes traditionnelles comme celle dans laquelle elle s’est lancée, une tartine à la crème d’escargot, un peu grillée au four avec du comté, et puis ensuite dans la grande cocotte elle a mis des épinards et cassé des oeufs dedans. Elle pose beaucoup de questions. Par exemple, avec Lolita qui débute aussi, elle s’est demandé ça « quand est-ce qu’on se considère vraiment vigneronne ? », oui à quel moment, toutes les deux elles ont eu le sentiment d’être vigneronnes ? au moment où elles ont acheté le raisin ? À la mise en bouteille avec l’étiquette ? Quand elles feront du vin à partir des vignes qu’elles auront elles-mêmes taillées ?

C’est épineux, le sentiment de chacun de sa légitimité propre…

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Il faut marcher un peu dans la forêt du Bugey, pour voir cette parcelle un peu mystique perchée là-haut, que personne ne savait à qui elle appartenait, mais la vie est bien faite, parce que justement, quelques jours après, Caroline a reçu un appel, on lui proposait de les reprendre, ces vignes. On a croqué dans des baies de genièvre, on a parlé, questionné, marché, observé, écouté. Et puis on a pris la voiture, on est allé au chai, à côté de chez Nadine et René, ceux qui lui prêtent l’espace pour les vinifs, on a discuté un peu, et puis elle a enlevé son manteau, mais elle a gardé son foulard, et pourtant il faisait froid, très froid, j’avais les mains gelées, et on a goûté. Le chardo de Saint-Benoît mis dans une cuve, riche mais pas exubérant, et Caroline m’a dit « il faut que tu fasses comme si tu mâchais le vin, vraiment, le garder longtemps dans ta bouche, comme si tu le mélangeais à ta salive, parce que c’est là que tu donnes une autre dimension au vin ». Le chardo de Gevrin, il est différent, « c’est des vignes qui souffrent, alors il y a peu d’azote, et comme l’azote c’est un peu le carburant des levures, les levures galèrent, y a qu’à comparer les courbes de fermentations des deux chardo, une lente puis rapide, l’autre rapide puis lente », deux dynamiques. Continuer la ronde. Deux macérations. Un chardo 3 semaines, qu’on sent pas trop parce que c’est réduit aujourd’hui. Une jacquère, 3 semaines aussi, qui se retient un peu mais s’exprime beaucoup plus, avec des amères que je trouve beaux, de l’acidité, les agrumes, le citron, et de la matière. Et enfin, 3 rouges, y en a des cuvées, 7 au total, ça donne le sentiment qu’elle s’est éclatée en fait, à faire tout ça, et maintenant, l’effervescence de goûter et faire goûter et l’impatience de ce que ça va donner. Un pinot noir en barrique, un demi muid de gamay, et une mondeuse, son préféré, « prends ton temps pour goûter celui-là, moi ça, ça descend à l’intérieur, ça pénètre complètement, c’est fou, j’ai rien fait hein, c’est l’endroit qui s’exprime. Ce côté floral, la lavande, ça évoque tellement de choses la lavande, cette odeur, oui c’est ça, putassier, les fruits, le cassis, le bonbon, la violette, mais attends en plus c’est 11% d’alcool, c’est rien, c’est élégant. Une macération d’une semaine, c’est presque comme un primeur ».

« Les vendanges, c’était vraiment un moment d’adrénaline. Je mangeais pas, j’ai perdu 4kg, tu finis de presser à 1h du mat, le temps de ranger, tu vas te coucher à 3h, tu te lèves à 6h, et tu flanches pas, t’es toujours à fond, c’est un truc de fou. » Et puis, on l’avait prévenue, que y aurait comme un moment de creux, juste après, le vide, le coup de blues qui surgit après l’effervescence, l’affairement, et elle s’y était préparée franchement, elle y avait réfléchi, mais ça l’a quand même frappé de plein fouet, la déprime, la solitude, comme désemparée.

 
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