Domaine Curtet : d'autre chose que du vin

Domaine Curtet : d'autre chose que du vin

C’est toujours comme ça, tu pars pile à l’heure qu’il faut, même un tout petit peu avant, et ça c’est rare, alors c’est bien, et puis waze ne localise pas la rue, et tu reprends les indications qu’on t’a donné par mail, mais il n’y a pas de réseau, alors c’est un peu long « on habite dans la maison qui fait la patte d'oie entre la rue du lavoir et la nationale qui relie Serrières-en-Chautagne à Seyssel ». Le gps, c’est une vraie addiction, qui ankylose ton cerveau à force de ne plus l’utiliser pour trouver ton chemin, c’est bien de le savoir. Je fais un tour de pâté de maison, arrivée au lieu-dit Chateaufort, parce que après tout, c’est pas si grand, je pourrais la trouver, la rue, je ne sais même pas, si je cherche une maison ou un chai, sans espoir, j’avance, j’espère que j’ai du réseau pour les appeler, mais j’ai de la chance aujourd’hui, c’est rare ça aussi, je tombe sur la rue du lavoir. Gauche ou droite, euh, gauche, au pif, avancer, et puis là, sur la droite, 4 personnes devant une maison, la porte ouverte, 4 personnes emmitouflées dans des vêtements chauds et colorés, sous des bonnets, dans des gants, ils fument, c’est sûr c’est là, je freine, brusquement, j’aperçois le panneau, Domaine Curtet, la chance, je manoeuvre, éteins le contact, libère le chien, qui halète, péniblement.

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En fait, ils déménagent, là c’est la nouvelle maison, et puis aussi, ils retapent ça, le bâtiment d’en face, que ce soit la prochaine maison, et aussi le chai, car pour le moment, leur chai il est au-dessous de la salle des fêtes, un petit peu plus loin, c’est pas très pratique, et leur rêve quand même, c’est de pouvoir bouffer en regardant le pressoir tourner pendant les vendanges, donc d’avoir le chai à côté de la maison. On ne voit pas de vignes depuis la route qui m’a menée jusqu’ici, Florian dit que c’est un petit vignoble, pas plus de 100 hectares, et Marie ajoute qu’ils aimeraient bien qu’il y ait des jeunes qui s’installent dans le coin, ce serait bien, ça bouge pas trop encore. On monte dans la cuisine, c’est ces lieux-là, qui ont une âme tu sais, il y a du carrelage sur les murs, c’est une vieille maison, et il paraît que ça fait vraiment longtemps, des dizaines d’années que personne n’habite là, et pourtant c’est encore tout bien en état. Disposer cinq assiettes sur la table ovale, les pâtes à la crème et aux lardons au milieu, se servir, râper du fromage, sortir les vins, ils sont froids, il y a les vins d’ici, et des vins d’ailleurs. En fait, Florian, il a travaillé plusieurs années avec Jacques Maillet, et Marie, elle, travaillait dans l’environnement, mais dans un bureau, et ça n’allait pas, parce qu’elle était toujours enfermée, elle a besoin d’être dehors Marie. Elle a travaillé chez Gilles Berlioz. Et puis voilà, ils ont pris la suite de Jacques Maillet ensemble, Marie et Florian, premier millésime en 2016. Par la fenêtre, on voit les montagnes. Il n’y a pas de neige, il fait pas si froid que ça ici l’hiver, et l’été il fait bien chaud. Autrement 2017, gamay, pinot noir, mondeuse, y a beaucoup de tannin, je suis surprise, mais c’est parce qu’il est trop jeune, et c’est froid donc un peu serré, pas encore en place, normalement faudrait un décalage de 3 ans, un an de chai, deux ans de bouteilles, pour que ça se pose vraiment. Ils ont décalé la vente des vins d’emblée au début, quand ils ont démarré, pour les garder le plus possible et ils essaient de le faire de plus en plus. En effet, quand tu goûtes les 2016, que ce soit la mondeuse, Cellier des pauvres, ou le pinot noir, Les Seigneurs, c’est en effet beaucoup plus souple et fin, plus élégant, granuleux, ça parle plus, s’exprime plus, plus serein, plus tranquille, et très joli. Terroir de molasses. Y a pas de fût sur les vins, seulement du béton ou du grès.

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Entre Florian et Marie, y a quelque chose qui semble se compléter, c’est drôle comme sensation, parce que je ne les ai pas vus longtemps, mais ça fait comme la terre et le ciel ensemble, le féminin et le masculin, le spirituel et le matériel, bref, ce qui se dégage, c’est l’équilibre, et je suis vachement attisée de goûter les vins dans quelques années. Patience. Marie, au moment de partir, elle m’a dit, merde, en fait je me rends compte qu’on n’a pas parlé beaucoup des vins, et je lui ai répondu ça, que finalement, c’était pas l’essentiel, et que j’aimais bien pouvoir accueillir le moment comme il était, si on parle pas de vin, c’est qu’il y a autre chose dont il faut parler, parfois le vin, c’est qu’un prétexte pour provoquer la rencontre, pour s’assoir à la même table, et parler de d’autres trucs, et ça créé des moments encore plus précieux. Et pour le vin, y aura d’autres moments, d’autres rencontres, différentes, d’autres occasions. Là, ce jour-là, on a parlé d’éducation. Y avait le siège de bébé de Lily, mais pas de Lily dessus. On a parlé école Steiner et Montessori. On a dit que c’était bien, mais le problème c’est que c’est très cher, donc réservé à une frange de la société, et qu’en terme d’éducation sur le brassage social, c’est donc pas idéal. Mais bon, le brassage social, ça s’apprend toute la vie il me semble. Florian disait que c’était dommage qu’il n’y ait pas vraiment d’école de la vie, c’est ça qu’on devrait apprendre à l’école, que la vie, c’est ça, c’est pas forcément des calculs d’algèbre ou de lettres, on n’est pas tous fait pareils, on n’est pas tous fait pour ça, et ce serait bien d’apprendre à couper du bois, se chauffer, fabriquer des trucs, apprendre à se nourrir correctement, et apprendre à vivre ensemble, avec les autres, s’enseigner les uns aux autres, quand l’un est doué dans un domaine qui est une lacune pour l’autre, ça, ce serait une bonne éducation. Mais comment on sait qu’on donne la bonne éducation à ses enfants ? Et ben, on sait jamais, a répondu Marie.

 
Caroline Ledédenté et son grain par grain

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Philippe Bornard

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