Dominique Léandre-Chevalier x L'homme cheval : la fin ?

Dominique Léandre-Chevalier x L'homme cheval : la fin ?

Photos par ©La Curieuse Compagnie - Arthuro Peduzzi

L’homme et le vigneron, parfois, ne font qu’un, un seul mouvement, un seul élan, une seule silhouette, une vie. Ce métier sans l’homme n’est pas, et l’homme sans ce métier peut ne devenir à la longue qu’un souvenir un peu flou, une idée qui s’estompe, s’édulcore, et lentement s’enfouit. Oui, l’homme se fond dans sa mission, faire du vin, une passion, être absorbé, dévoué, on ne parle même plus d’une activité, parce que c’est comme une fièvre qui guide l’homme, et lui donne ce cran, une espèce de fanatisme, pour travailler et soigner la terre, accompagner les plantes, les amener à donner le meilleur, les fruits, faire parler le vin, élever, puis partager, commercialiser, parce qu’il faut en vivre, de ce rôle comme attribué d’en haut, et assuré ici bas. C’est comme une force aveugle qui occulte toutes les limites et toutes les douleurs, « je savais que c’était impossible, alors je l’ai fait », c’est sa catch-phrase, il n’y a pas de hasard.

Au creux de la vague se niche l’homme, Dominique Léandre-Chevalier, qui malgré lui, contemple aujourd’hui l’ombre de son métier, de sa passion, ses tripes, son amour de la vigne, se dissocier de lui, vaciller. L’homme cheval soudainement vient brûler les yeux de Dominique. 2018, les raisins, c’est du caviar à Anglade, des belles grappes noires, « c’est superbe » il dit les yeux brillants, « on a eu un peu de mildiou, mais on n’a rien lâché, on s’est pas fait bouffé, même la grêle est passée à 2 kms ». Pourtant, il n’a pas ramassé un seul grain, au 18 septembre, les grappes s’accrochent encore inexorablement à chaque cep, ce n’est pas que ce n’est pas mûr, non, au contraire, ça fait 15 jours que ça aurait dû être vendangé, mais c’est que Dominique n’a plus la main, ni sur ses vignes, ses terres, ses fruits, ni sur sa cave, son chai, son stock, ni même d’ailleurs sur sa maison familiale.

« En fait, ça faisait un moment que c’était un peu chaud, j’étais ric-rac en tréso, tout le temps, je demandais au comptable de me conseiller, je disais qu’il fallait faire quelque chose, mais il ne savait que me répondre qu’il fallait trouver un mécène ». Et puis, les choses se sont enchaînées et envenimées. Dominique a tenté de faire des coupe-feux, petit à petit, prendre les devants avec les fournisseurs, « après tout, ce sont mes partenaires » soulève-t-il, c’est vrai, alors faire des échéanciers, s’entendre, s’arranger. Voilà, jusqu’au jour où à l’entrepôt de stockage, le gars a décidé que plus un vin ne sortirait de là tant que la dette ne serait pas payée. Une histoire de 40 000 euros. « Les commandes tombaient mais je ne pouvais plus rien faire bouger, les vins ne pouvaient plus être vendus ». Les trois sociétés sont parties en liquidation. À partir de là, c’est le château de cartes. Tous les salariés licenciés, plus aucun droit sur rien, « quand je veux mettre de l’essence dans la voiture, je dois faire faire un devis et envoyer une demande d’accord au mandataire par courrier à Libourne », plus de droit sur les raisins, les vins, rien quoi. Stock gelé, donc ventes gelées, et la dégringolade « comment monsieur Léandre-Chevalier voulez-vous redresser la situation s’il n’y a pas d’argent qui rentre ? » et ce genre de questions au tribunal… À ce jour, personne n’arrive à faire changer d’avis l’homme de l’entrepôt qui dit que c’est devenu une affaire personnelle entre Monsieur Léandre-Chevalier et lui-même. (…) Les vins dorment. Tout est figé.

Les 2017, c’est le crève-coeur. Tous les fûts vont être assemblés, faire une seule cuvée, être rachetés, c’est fini. Les Perles de Gironde, la bulle, sur lattes, attendent d’être mises sur pointe, le liquidateur « c’est quoi ce truc ? » ne sait pas quoi en faire, ça va partir à la distillerie.

La dépossession matérielle et intellectuelle du jour au lendemain. « Jusqu’en août il a travaillé dans les vignes. Je le voyais y aller, je me disais, c’est pas possible, maintenant, il faut qu’il arrête, mais il voulait terminer sa mission en bon père de famille, faire le job jusqu’au dernier moment » explique un proche. Dominique dit qu’il a vu les mecs qui vont récupérer les raisins, qui font une affaire puisqu’ils achètent tout ça au rabais et vont tout vendanger à la machine, 4 mecs qui sont sortis d’une voiture avec un polo floqué au logo d’une marque de produits phytosanitaires, tous les quatre, le sketch quoi.

“J’ai pas fait mon deuil encore”

C’est dur là pour lui d’être à Anglade. Malgré l’émotion qui révèle Dominique au moment où il me fait le récit de tout ça, les yeux vers le bas, ou qui balaient à gauche, à droite, malgré cette bouche qui trémule, la distraction, l’affairement, l’embrasement du discours, il y a dans l’amertume, une lumière, de la positivité. Il a pleins d’idées Dominique, il en a toujours eu des tonnes, d’idées. Mais il s’évertue de ne pas trop s’éparpiller, de ne pas partir dans tous les sens. Rester concentré. Ses soeurettes disent qu’il fait le yo-yo - et il acquiesce - il oscille, entre ses souhaits, ses désirs, ses contraintes, ses possibles. Parfois, il veut trouver une solution pour continuer à faire un peu de vin, juste un peu, à l’échelle d’un humain, comme à ses débuts, essayer de récupérer la maison au moins, et oui, faire juste un peu de vin, juste ce qu’il faut, parce que c’est dans son ADN, il a ça dans les tripes : il est né ici, il en est parti, mais n’a pas pu faire autrement que de revenir, et faire du vin, pérenniser le schéma paternel. Pourtant, le lendemain, il se murmure à lui-même que peut-être il est trop vieux et fatigué pour ça, peut-être qu’il en a fini avec ce métier. Il pense à une activité qui se concentre sur la transmission, le partage, la rencontre, qui passe par du tourisme peut-être, de la découverte, du pédagogique. Il ne sait pas. Pas encore.

Comment c’est arrivé, c’est la question que je me suis posée tout de suite, parce que Dominique, ça a toujours été la figure de la prospérité pour moi. Et en échangeant avec d’autres je me suis aperçue que cette représentation n’était pas que mienne. Toujours cette image du mec qui s’en sort bien, fait des bons vins, a une bonne com’, vend tout sans souci, innove, grandit, un fonceur quoi. Dominique dit que certains ont toujours pensé qu’il était un peu fou aussi, que rien n’était construit ou structuré dans sa démarche. Mais c’est faux. Chaque projet a été calculé, mais peut-être pas aussi bien que ça aurait dû l’être. On lui a dit « c’est beau comme tu travailles, mais ça coûte trop cher, malheureusement tout ça c’est pas rentable ». La machine étudiée pour ne pas tasser les sols, le parc à fûts neufs renouvelé tous les ans selon un cahier des charges précis ultra étudié par lui-même pour chaque millésime - chercher la finesse, la précision - c’est de la haute couture, le besoin de toutes ces petites mains, le système de barriques à la verticale, le concept de vendanges en cagettes similaire à la vendange de raisins de bouche - objectif : ne pas triturer - le projet sur l’île de Patiras, beaucoup d’éléments qui finalement l’ont mis dedans. Voilà. Les mecs au tribunal, ils ne comprennent pas ça. Ils comptent un gars pour 15 hectares, alors que chez Dominique « il faut un vrai jardinier par hectare ».

Y’en a des nuits blanches…

Un deuil c’est toujours brutal et injuste. Parfois, je sens qu’il l’amorce, ce mouvement dans le sens de la résignation, de l’acceptation, même si ça fait mal, abandonner son terroir, ça donne un peu le vertige, ne plus faire de vin… « Tu sais, mon père, à 55 ans, il est mort en pleines vendanges, intoxiqué au gaz carbonique dans une cuve. Aujourd’hui, moi aussi, j’ai 55 ans, et comme lui je ne vinifierai pas le millésime de ma 56ème année. Je me dis que c’est peut-être un signe aussi. C’est peut-être fini le vin pour moi ». Et puis, dans l’autre sens, je le vois s’amouracher de ses rêves, pensées, pistes, projets, où un investisseur viendrait racheter le domaine, et à voir, mais ça pourrait repartir alors…

Se raccrocher. Au déjeuner, on a ouvert un flacon sans étiquette. C’est le blanc de noirs, le 100% merlot, Tant qu’il y aura des girondins, avec lequel il cherche la structure de l’oxydatif. C’est de l’émotion les vins de Dom’, des souvenirs aussi, c’est quelque chose. Finalement, je crois que sa patte, sa signature, elle s’imprime là, elle s’enracine dans sa façon distinctive de penser le monde du vin, de le remettre en question, tout le temps, et expérimenter, essayer, créer. C’est ça qui se dégage de ses expériences : ses parcelles plantées à 11 111 ou 33 333 pieds/hectare interrogeant le rapport entre densité de plantation et qualité de raisin, ses cuvées monocépages révolutionnaires dans un milieu bordelais un peu conservateur, voire coincé, les blancs de noirs mythiques, les bulles, le 100% petit verdot…

Souvent son avant-gardisme, sa différence, son grand écart entre tradition et modernité, entre la terre et la communication, ça fait parler, ça fait jaser, le mouton noir de la Gironde. Il a appris à prendre de la distance, à suivre son chemin, oui voilà, aller au bout de ses idées.

Maintenant, c’est difficile de dire et de raconter aux autres, dire aux amis proches ou moins proches, aux partenaires, aux pros, à tous là, comment le dire, que ça va pas trop, que c’est difficile, que c’est une phase de creux, qu’il y a un gros point d’interrogation sur le futur, comment les gens vont-ils réagir, la peur de perdre la face aussi, le regard des autres, et puis de ne pas avoir la force d’expliquer, de répondre, aux appels, aux messages, de gens, comme moi, qui tombent des nues.

« À part ça, ça va. Heureusement, je ne suis pas seul, j’ai une famille qui m’entoure ».

Contact : dlc@lhommecheval.com

 
Château Lassolle : Stéphanie Roussel

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Jean-François Cuzin : vigneron vaillant, ancien facteur

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