Jean-François Cuzin : vigneron vaillant, ancien facteur

Jean-François Cuzin : vigneron vaillant, ancien facteur

On entend son timbre de voix, son rire un peu grave, et gras, un peu, ça va, de loin, de là-bas, du bout du rang de gamay, quoique parfois il peut se montrer légèrement pince sans rire, moqueur, ou non, plutôt taquin, oui c’est ça, il a le panache JF, la foi et l’envie pour faire du vin, qu’on sait pas trop bien d’où ça sort. Il était facteur avant, puis un jour il s’est intéressé au vin, et il s’est dit qu’il allait en faire, et il a pris ces vignes, ici à Quincié-en-Beaujolais, en fermage, en 2011. Des années compliquées, il en a eu un paquet, météo, accidents de cuves, vins capricieux, besoins financiers immédiats qui contraignent à vendre la récolte de raisins 2017, entièrement… T’as beau vouloir faire du vin et travailler des vignes, pas pour ça que ça marche à tous les coups. Alors, JF, je sais pas trop d’où il tient ça, mais n’empêche que tout en soûls-rires et de ce freestyle mythique qui l’habite, il te sort des canons sensibles et précis, alors qu’il te dit, en soûl-riant toujours, mi dégoûté et résigné mi indolent et détaché, que de toute façon, il lui reste 12 bouteilles sur ses 7 millésimes, moins les 3 bouteilles qu’il sortira pour le repas des vendangeurs, et ça donne le ton.

Aujourd’hui, de son un hectare et demi qu’il préfère ramener à un hectare « parce qu’entre les manquants et la distance entre les rangs, pour les rendements c’est plus optimiste de raisonner en disant qu’il y a seulement un hectare », il fait 2000 bouteilles.

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En 2016, il sort un pet’nat, un jus très vineux qui pétille, de couleur de cerise, et de goût cerise un peu aussi, kirché, racé, fruité.

Mais sinon, sa cuvée, habituelle, c’est L’air du temps, du rouge, dont j’ai goûté le 2013, le soir où je suis arrivée, et qu’on s’est installé sur la terrasse des proprios comme il dit, avec eux d’ailleurs, et Christine, une amie, cette terrasse de graviers devant la maison couverte de lierre, qui surplombe les vignes, et les collines là-bas, y’a un truc spécial avec toutes ces collines du Bojo.

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Et on a goûté, on a bu, en graillant des cacahuètes qu’il faut décortiquer. C’est plein de gaz, et il a dit « oui c’est ma marque de fabrique, je sais même pas comment on fait pour l’enlever, le gaz », mais c’est pas gênant, pas du tout, putain, ça vieillit bien, 2013, et cet éclat de fruit, boum, sur la langue et le palais, frais et concentré, pur, vivant, incisif, une vinif en grappes entières, serrées - entendre pressées -, voilà c’est tout simple. Ça finissait pas ses sucres, alors il a fini par y ajouter des lies récupérées chez un autre vigneron, et ça a permis de les relancer. Il a mis en bouteille au mois de novembre de l’année suivante. Ça valait le coup d’attendre. Même si ça a encore fait une année compliquée, une année sans vin à vendre.

Au début, il avait gardé son boulot de facteur, mais maintenant, il compense avec un boulot à l’usine, le soir.

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Y’a pas de chai Cuzin, il squatte les chais des autres. Un jour, il aimerait bien avoir plus de vignes, pour en vivre. Enfin. C’est la première idée. Ou urgence. Mais faut des ronds. Puis, après voilà, ce qui le rend fou franchement ici dans le Bojo, c’est la monoculture, c’est simple, y’a que des vignes. Faire du bio, ça veut aussi dire bio-diversité, il faut des cultures différentes, qui s’épaulent, les unes, les autres, créent une intelligence, c’est ça qui rend les plants plus forts - car entre autres on évite les maladies épidémiques -, la terre plus riche et vertueuse, et les humains plus contents ? Alors, le deuxième projet, c’est acquérir un terrain, mettre un verger et des céréales par exemple. On verra.

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Demain, c’est les vendanges, une journée, ça suffit, il a déjà cueilli un peu pour faire un pied de cuve. Je lui ai demandé s’il était stressé, là, chez lui, la veille des vendanges, est-ce que c’est un moment de tension ? Les spaghettis plongent dans l’eau bouillante salée, c’est notre dîner, j’ai coupé les tomates fraîches qui viennent de chez Jean-Marie, le maraîcher installé chez Romain des Grottes, de l’huile d’olive, une mozzarella. Christine finit de ciseler d’autres tomates pour la ratatouille des vendangeurs, pour demain midi. « Bof, non ça va, c’est un moment un peu excitant oui bien sûr, mais je suis rôdé maintenant, entre les miennes de vendanges, et celles des autres quand tu donnes un coup de main, ça va, ça se fait, ça se fait bien ». Il faut encore qu’il déclare tout le monde sur le site, il le fera demain matin, même si on est tous des bénévoles, t’es obligé, ils surveillent. Voilà, préparer le café pour le casse-croûte, il a acheté des bons fromages aussi, regarde ça, le pain, tout est prêt pratiquement, et puis sa mère sera là pour préparer le déjeuner quand on sera à la vigne. Ouais, il y a quand même cette petite effervescence de veille de.

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« Rendez-vous vers 8h à la parcelle en bas, tu traverses les vignes, t’en as pour 2 minutes, moi j’y serai un peu avant, vers 7h30 ».

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Les nuits sont froides au mois de septembre dans le Beaujolais. Par le tapis de sol dans ma tente, j’absorbe toute l’humidité, je caille, mais j’ouvre les yeux sur les grappes de gamay qui pendent des ceps joyeux en gobelets, et toujours ces collines… Le ciel quitte le noir gris bleu pour le rose orange, transition mélancolique et douce, le clocher de l’église sonne au loin, le chien, enfin, se réveille, le café est chaud.

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Bien sûr, avant 8h, les coupeurs pro sont déjà là, JF, Michel Guignier, Hervé Ravera, Romain des Grottes, les vignerons copains. L’entraide mutuelle, dans les deux sens. C’est grâce à cette solidarité aussi qu’il s’y est mis à faire du vin. Apprendre des autres. Et ça coupe. Une bonne dizaine le matin qui se disloque en 6 paires de mains l’après-midi. C’est comme ça, Jean-François finira tout seul lundi matin, c’est pas grave, il a dit. Les raisins sont beaux, du cep au seau, métamorphose via le sécateur, du seau à la cagette au bout du rang, et de la cagette à la benne, et de la benne, à la cuverie.

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C’est dur de redémarrer après le dej. On a goûté L’air du temps 2014, moins d’éclat (que 2013), moins de gaz, mais toujours cette précision, et cette finesse, c’est vraiment con qu’y’en ait plus. On a bu une bière d’une vendangeuse - prof de philo - brasseuse (du coup), dans laquelle elle avait fait infuser du sapin. C’est bon. Ça sent le sapin. Rôti, salade de lentilles, fromages, tarte au citron, ça va être chaud ces dernières grappes qu’il reste à couper.

Les enfants crient et s’agitent, on a le droit de se baigner dans la piscine. JF y serait bien aller tout nu, mais non, attends y’a des enfants.

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Dominique Léandre-Chevalier x L'homme cheval : la fin ?

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