Vendanges

Vendanges

Cueillir, ramasser, récolter, rentrer les raisins, couper les grappes, ça y est, c’est les vendanges, le mot qui renferme en soi toute une expérience, enfin, le fruit, l’aboutissement d’une année de travail et de réflexion sur la plante, que le vigneron, la vigneronne, l’équipe, a menée, pour que la vigne soit belle, la terre saine, le raisin, bon, beau, juteux, fidèle, enclin à révéler une vérité, ou deux, un message peut-être, une émotion, c’est sûr, et du plaisir surtout. C’est un moment spécial, parce que les grappes habillent les rangs, alors, c’est con, mais c’est joli, c’est joyeux, des fruits ! Sous les feuilles vertes, les raisins suspendus, agglutinés, ou éparpillés, tout petits, ou très gros, oui, ça me donne le sourire, quand je prends le temps, entre deux coups de sécateurs, de regarder, tout ça, de contempler, cette harmonie, les coupeurs autour, tous affairés qu’on est, à remplir nos seaux, le porteur qui sue, mais qui, concentré, parcourt les coteaux trop pentus, dans un sens et dans l’autre, à n’en plus finir, en évitant de glisser, de déraper, sa hotte pleine de raisins, qu’il faut qu’il aille déverser au bout là-bas, dans la benne immense, à l’arrière du tracteur. Et nous tous, qui, à bout, au bout, dans la fièvre, disons, phrases, mots, futiles, tangibles, délirés, qui s’échappent, et, voilà.

On en a rempli des bennes en 4 jours. 3 jours et demi de gamay en grosses grappes bien violettes, bien serrées, toutes gonflées, et une demie journée de blancs, de grains de sauvignon et de chardonnay, tout dorés. Qu’est-ce qu’on a eu chaud, dis, je pensais qu’il ferait frais moi dans le Beaujolais, au mois de septembre, même Isabelle, elle l’a dit, qu’elle n’avait jamais vu ça, 30°C, oui on croulait là-dessous, ce soleil écrasant, tu te liquéfies en fait, tout est liquide, tu bois de l’eau constamment, mais tu ne vas jamais pisser.

Penché en avant, toujours, le dos courbé, ou alors accroupi, en appui sur tes cuisses, et moi j’ai les genoux qui craquent, à chaque fois, mes articulations, comme si elles s’exclamaient tu sais, ouh lala, crac, qu’est-ce que tu fous là, pourtant, sans savoir ni comprendre trop pourquoi, tu tiens, tu te la fais ta journée de 8h de cueillette, dépouiller chaque cep, chercher les grappes, et t’enchaînes, tu les attrapes, certaines grappes sortent intactes, d’autres s’ébouriffent un peu entre tes doigts, du jus plein les mains, que t’essuies sur tes jambes, c’est pour ça qu’ensuite, tu colles, tout colle, mais c’est pas grave, en fait au bout d’un moment, plus rien n’est grave, tu vendanges, c’est tout, le reste n’a plus d’importance, comme l’énième bout de pain plus fromage ou de gâteau de Monique, les araignées qui t’escaladent, les ronces qui te rayent les jambes, les orties que tu traverses en retenant ta respiration, les trucs qui s’accrochent dans les cheveux, ta dégaine, « on s’en fout c’est les vendanges », éclater les règles et les conventions, j’aime ça, plus rien d’autre ne compte, voilà, enfin peinard, l’important c’est ta tâche de coupeur-cueilleur, t’emparer du raisin, et c’est tout.

Malade au commencement, c’est pénible, d’éternuer tout le temps, se moucher dans son tshirt, toute la journée. À 20h30 le soir, je dors, parce que je n’ai plus de force, plus une seule, mon cerveau a complètement grillé, ou fondu, je sais pas, disparu, incapable, puis on a dit, on commence une heure plus tôt demain, à 7h, on se retrouve au village à 6h45, c’est tôt, je me réveille à 5h45, parce qu’il me faut un café moi avant toute chose. Pour pas réveiller les deux polonaises dans le dortoir, je fais bouillir l’eau dans le coffre de ma voiture, groggy, à la lumière de mon flash, je verse ça sur le tas de café moulu dont j’aime l’odeur, mis dans le filtre plié en cône de ma cafetière en verre, j’attends que ça coule, et je bois ça, assise sur le gros cailloux dans l’herbe là-haut, au bord de la route qui passe au-dessus, parce que quand t’es là, juste au-dessus, tu peux voir le soleil se réveiller là-bas, avec ses couleurs rose ou orange diffuses dans le ciel, derrière la ville, et la montagne, et ça, cette vue, ce moment de silence, avec seulement quelques bruits parfois de tracteurs de vigneron(ne)s qui se préparent eux-aussi, blottie dans mon sweat à capuche, alors même que le chien dort encore, qu’il n’a même pas voulu me suivre, parce qu’il est trop tôt, ce moment-là, rien qu’à moi, sans réseau sur mon portable, ou presque, ça n’a pas de prix.

Et puis, tu t’habitues, te rôdes, t’accoutumes, je ne suis plus malade, ou si peu, je ne sens plus rien, montée sur piles, comme on m’a dit, je ne sens plus la fatigue ou la douleur, il faut cueillir, je cueille, la cuisse solide, le dos tendu, le sourire souple et doux, calme, paisible. C’est comme si au bout d’un moment, l’effort est tel qu’il s’oublie, s’estompe, s’efface, les gestes se font machinalement, légèrement automatiques, mon esprit s’évade complètement, le porteur a dit, popo elle est sur la lune, elle plane, mais c’est vrai, c’est un peu ça, je refais le monde dans ma tête, je pense à tout, tous les aspects de ma vie, je passe au crible tous mes doutes, mes souhaits, mes rêves, tente de voir le monde et la vie autrement, analyse tous mes problèmes, mes regrets, mes rancoeurs, je ne trouve pas nécessairement de solution, d’ailleurs en cherche-je ? Mais je réfléchis, et ça me lave la tête moi de cueillir toutes ces grappes, j’ai ce sentiment, ce genre de soulagement, ce truc là, ah c’est bon, ouais mon auto-thérapie, ma méditation. Quand je pars trop loin, ça c’est pas bon, si mes pensées s’émancipent trop, elles me possèdent et me font mal au ventre, alors je m’évertue à me re-concentrer, j’essaie de sentir mes orteils se recroqueviller dans mes chaussettes et chaussures, fermer les yeux, sentir la terre sous mes pieds, et manger un raisin, oui ne plus voir pour mieux goûter, bien croquer, sentir la pellicule et le jus entre la langue et le palais, sous les dents, identifier ce goût, cette odeur, cette texture, les comparer, les grains, les grappes, toucher, manger, caresser, j’essaie de sentir le soleil qui me brûle la peau, la transpiration qui dégouline dans mon dos, je m’étire, je souffle, c’est bon, je suis bien là, de nouveau, je regarde au loin, la vue, les montagnes, les collines, que t’as sinon trop tendance à oublier à force d’avoir le nez fourré à ras le sol, la tête dans la lune, la tronche dans le feuillage. Et tu souris.

Le matin, on casse la croûte à l’ombre, d’un arbre s’il n’est pas trop loin, ou du pick-up, ou encore du tracteur, ça le fait aussi, un coup de café, le gâteau de Monique, le mythique, cake citron, cake thé, ou fondant vachement fondant au chocolat, et puis du pain, du fromage, du lard, c’est le casse-croûte, le vrai, celui qu’on aime, qui réconforte nos corps, nos esprits, rincés, et pourtant c’est que l’début. La nature a cette chose, cette chose ambigüe ou ambivalente. En même temps, cette dimension apaisante, la nature bucolique, belle, pimpante, romantique, mais, qui, quand tu t’y frottes, vraiment, pas seulement t’y balades, non, quand tu y es, y restes, la travaille, veux la comprendre, l’appréhender, se révèle alors plus dure, rude, ingrate, te pique, te blesse, te provoque, incise, inexorablement violente. Rien que la lumière. C’est tellement doux et onctueux et vaporeux à l’aube. Puis comme un néon la journée. Le néon acerbe et cinglant qui te met face à toi-même, ne t’épargne rien, rien du tout, pleins phares tu sais, la lumière blanche dégueulasse, toute crue, rêche, revêche, éblouissante, aveuglante, qui dit tout. La nature stridente. Outch. Et redevient lentement caresse à la tombée de la nuit. Enlever ses chaussures enfin, libérer ses pieds, s’écrouler.

Le vieux pick-up rouge file dans les virages de la colline, j’adore conduire le pick-up, poussiéreux, je me sens investie d’une mission, amener tous les vendangeurs entassés à destination, et on regarde toutes ces vignes, tout ça là, les marées de vignes du Beaujolais, sur les monts, les bosses, les pentes, les creux.

Et tu créé du lien. Sans t’en rendre compte. Même sans parler la même langue. Comme si le fruit, l’euphorie, l’effort, venaient tisser une toile, nous rassembler, se rencontrer, l’émulation, on dit, ce déblocage naturel qui se fait. Sous les lumières qui changent, les températures qui montent et qui descendent, les raisins, le fouillis, les toilettes sales, la douche sombre, la déstructure, la fatigue, le relâchement, l’abandon, la poigne. Tout ça. C’est les vendanges. Ce dévouement collectif, qui ne s’anime pas tout le temps pour les mêmes raisons, mais qui est là quand même, cette énergie qui se répand, et qui à la fin, avec le raisin, vient créer le vin, le lien.

Avant de partir, tout goûter au cuvage avec Bruno, soulagé, contenté, apaisé, des premiers aux derniers raisins rentrés, certains déjà pressés, d’autres non, tout goûter. Je regarde Bruno se projeter, imaginer ce que ça peut donner, le résultat, où le vin pourrait aller, nous emmener. Et moi aussi, en y plongeant mon nez, j’essaie, omettre le sucre, sentir tout ce qu’il y a derrière, sous la semelle. Tous ces jus, ces baies qui macèrent, ces rafles qui trempent, ces odeurs qui naissent et voyagent. J’ai collé mon oreille sur le trou au-dessus des cuves, ça frétille, on entend les petites bulles qui se forment et éclatent, et avec la frontale j’ai vu, la fine mousse rose. Les couleurs sont fushia.

Et les blancs, ce jus de raisin, exubérant de sucre, pressé hier soir, tout frais, et ce sentiment tellement particulier, de l’avoir ramassé le fruit, touché, regardé, senti, et là, liquide jaune doré, deviendra vin. J’ai hâte.

Jean-François Cuzin : vigneron vaillant, ancien facteur

Jean-François Cuzin : vigneron vaillant, ancien facteur

Bordatto : Des pommes et des raisins

Bordatto : Des pommes et des raisins