Complètement MADA, Edouard Adam, faire, n'être pas trop sérieux, et lâcher prise

Complètement MADA, Edouard Adam, faire, n'être pas trop sérieux, et lâcher prise

D’une démarche nonchalante et paisible, on avance dans les vignes, Edouard toise ses parcelles, carignan, grenache, mourvèdre, on avance, on a pris la bouteille de rosé on aura tout vu, ce grenache 5-jours-macération, il le tient à la main, ce jus qui se « canone » grave comme il dit, qui tient de la groseille, ces petites billes rondes rouge-rose lisses et luisantes qu’on voit en grappes, pimpantes, tranché par une amertume légère, comme un zeste. « Je me fais chier à faire pousser des raisins sur des grappes, c’est pas pour égrapper » c’est peut-être ça la colonne vertébrale derrière le style sans-soif.

Il les boit pas trop souvent ses vins, c’est difficile, tu prends pas vraiment de plaisir, t'es trop critique, dans l’analyse, y’a tout qui te saute au nez, en bouche, les doutes, les regrets, « je les ai trop goûtés, ça finit par m’écoeurer ». Il avance, le poids des grappes sur les épaules, le mildiou, il contemple un cep, attrape une feuille, et la laisse s’échapper, apathique et un peu fataliste, RIP, qu’il murmure. La vendange ça lui prendra une matinée. Ça lui servira à faire un pied de cuve, ça le fascine les pieds de cuve, c’était son sujet de fin d’étude, c’est un bon truc quand tu bosses en nature. C'est comme un levain, et ça permet de lancer une fermentation plus rapidement, et plus sainement. 

Edouard vigne.jpg

Il achetera du raisin. Mais bon. Ce qu’il avait booké, c’est plus très sûr, c’est compliqué. Il s’est même demandé s’il allait faire du vin cette année. Ça passe trop vite hein. Dire que c’est bientôt les vendanges. 

Il en est encore à l’échauffement Edouard, il se chauffe, il trottine, il s’étire, il le dit d’ailleurs, qu’il démarre, qu’il se cherche, à la vigne, au chai, il est plein de doutes et d’incertitudes, travailler les sols, oui, non, comment, pourquoi, « ce qui est sûr c’est que la terre nue, ça me gêne », les vinifs, le style, ce qu’il vise, ce qu’il fait, comment le faire. Et à la fois, ce trait de feutre, qu’il trace, alors qu’il n’a que 25 ans, c’est un trait sûr, déterminé, un trait fin, évolutif, dynamique, vivant. 

Edouard au chai.jpg

À Montpellier, il démarre par du commerce, il est malheureux, paumé, au fond du gouffre, il perd son temps. Le beau père de Pauline, sa copine, a des vignes, là au mas Cambounet, à Gignac, autour du gîte de la maman de Pauline. Il travaille un peu avec lui, il apprend, il fait la petite main, ça lui plaît, ça lui plaît beaucoup même, personne ne le fait chier, il est peinard, c’est beau, c’est une révélation. Alors, il continue. Il fait une formation, BP et BEP, une alternance avec les domaines de Saint-Jean-de-la-Blaquière, le plus beau terroir du monde, il dit, avec des guillemets. C’est volcanique, c’est rouge, c’est la ruffe. Et puis, le beau père de Pauline s’en va, et Edouard reprend les vignes. 

vigne lavande.jpg
Attachment-7.jpg

Il fait la moue devant le palissage, ça le soûle le palissage, vignes free ? Il y a les montagnes là-bas. Il a aussi les oliviers dont il s’occupe, il les a taillés là. Avec Pauline il font de la tapenade. Il y a des lavandes autour de certains pieds de vignes, et les cigales qui hurlent. Le chien débarque, trempé, il a sauté dans la piscine du gîte. C’est vrai qu’il fait chaud. 

vignes mildiou.jpg

C’est important pour Edouard de partager, d’échanger. « Tu vois, mes importateurs japonais, ils sont venus, voir, les vignes, le chai, me rencontrer. C’est trop bien. J’ai des clients à Montpellier qui ne sont jamais venus ».  Le coeur ouvert, à l’extérieur, les yeux grands d’une curiosité qui perle, les deux mains tendus, voilà, je me laisse glisser dans l’univers de Edouard et Pauline, dans l’univers de MADA. On va dîner ensemble au troquet, enfin pas au troquet, mais Le Troquet, à Puéchabon. On s’arrose avec Nicolas. Tartare de veau, schlouk le gewurtzraminer de Geschikt, cahors, grenache de Galice, gin-to, parler, rire, débattre, jouer aux cartes, manger des mini pizzas, un dernier pet’nat’, 5h du matin, rouler vite, se coucher. Au petit-déjeuner, on a tous la gueule à l’envers, les chiots pissent dans la cour mais sont trop mignons, oeufs au plat, thé, « j’aimerais bien faire pousser du thé », on n’ira pas à la rivière, il est trop tard. Mais c’était une belle soirée. En fait, c’est une très belle rencontre. 

Edouard montagne.jpg

C'est une énergie qui s’élance, celle qui regarde la montagne du bas, qui salive, se lèche les babines, démarre l’ascension, se délecte de chaque pas posé, déposé, les yeux brillants, avance, et gravit le géant. Pour sûr, Edouard, il grimpe, il monte, tranquille, il fait son chemin. Il les croque les histoires de vins atypiques, les parcours biscornus, les vins et les gens qui s’éclatent, font des choses en se laissant aller, en s’écoutant. Oui c’est ça, laisser-aller, faut se laisser-aller pour faire du vin nature. Il voudrait bien des moutons dans ses vignes. Des bêtes. C’est du boulot. Il rêve de parcelles de montagnes, de beaux terroirs, il me les montre du bout des doigts, ce matin-là, ce deuxième, alors que je suis revenue les voir, on est allé au col des vents, environ 900 mètres d’altitude. De là, on voit tout presque, les Pyrénées au loin, les cols, les pics, les vallées, le plateau, le port de Marseille dit un gars, le temple bouddhiste même, Agde. Y’a un peu de vent, il fait bon. « Je pourrais rester là des heures ». Moi aussi. 

Oui il rêve du futur, il a de l’ambition, il a envie de faire pleins de choses, il dit qu’il est impatient, je lui dis que c’est notre génération ça, c’est notre problème.

Il bosse sans soufre, il veut des glou-glou. Sa cuvée Red, 50/50 carignan-grenache, ça l'est, rouge, fruit, vin, facile, qui se picole, éclat, vivant, libre, évident, copains. Je crois que tout le monde veut des glou-glou dans le nature, non ? Mode ? Pourquoi, comment, je ne sais pas, mais c’est vrai moi aussi j’aime ça. Peut-être que ça aussi c'est générationnel, peut-être « parce qu’on boit beaucoup tous, on picole, un peu, bon enfant, joyeusement, on aime ça ». Le côté apéro, relâché, débonnaire, délassant, on aime la fraîcheur, c’est vrai. Les vins qui font pas trop réfléchir, les plaisirs immédiats, oui, c’est un peu nous. « Cette année j’ai envie de faire des trucs barrés. Des trucs fous. Pas des gros rouges sérieux. Non ». Non, s'te'plaît, oui, vas-y.

tout sauf l'ennui.jpg

Alba, c'est du raisin négocié, 100% carignan égrappé (Ah! voilà, celui-là il égrappe !) qui va 9 mois en fût, rond, mûr, suave, élégant, et toujours le fruit, et Tout sauf l'ennui, ça se boit un après-midi au bord d'un lac, un jus tout trouble, et pourtant limpide et droit, juteux, pas sérieux, mais quand même vachement précis, des mûres, noires, violette, cassis, bonbon, les pieds dans l'herbe, un soleil tiède, grisant. 

L’idée c’est quand même d’en vivre de ses vins. À ce jour, pas encore. Mais bon, ça va, il s’en sort, quelques trucs ici et là, un coup de main au resto avec Pauline et sa maman, et il arrive à prendre du plaisir, partir un peu en vacances. Puis, il y a beaucoup d’échanges ici, avec les vignerons, il s’amuse, c’est cool, c'est sympa, c’est riche. Et il a 25 ans. Il a des projets, ce qu’il gagne se ré-investit, il veut construire un chai. D’ici ses 30 ans, ce serait bien qu’il en vive, qu’il y ait quelque chose. Mais il n’aime pas le tracteur. D’ailleurs, ça l’angoisse, s’il devait en venir à 7 ou 8 hectares pour gagner sa vie, et passer son temps sur un tracteur, peuhhh comme il dit. 

Au moins avec toute cette humidité, il a vu beaucoup de papillons, c’est cool ça. 

chiens.jpg

Mada, l’envers de son nom Adam, je lui ai dit, c’est pas mal comme nom, il m’a répondu, ouais, c’est chanmé, il est modeste, il est un peu perché, ou plutôt distrait, « le problème sur cette route [dans la montagne], c’est que je regarde pas la route », il est tout dans l’observation, le ressenti, il me semble, je sens, il absorbe, profondément gentil, aussi gaga de son braque que moi, il sourit souvent, presque tout le temps, l’intonation de sa voix part de la poitrine et fait des vagues. Je crois qu’il est de ces tous jeunes vignerons qui tombent dedans, dans la passion ingrate, injuste, et sublime de la nature, de la libre-expression, animés de cette dingue pulsion de dire, de créer, de s’engager, animés de ce paisible aussi, cette simplicité, cette harmonie, qui fait que tu lâches-prise, tu te laisses porter, et c’est là, la clef, et c’est plus compliqué, crois-moi, de s’abandonner, que de vouloir tout contrôler, et c’est quand tu laisses aller, couler, venir, partir, que tout se dit, se fait, se dégage. 

Le matin, il m’a montré ses polycopiés de cours, parce que je lui ai dit, ça me manque parfois un bagage plus technique dans mon approche. Le partage. Apprendre, la technique, puis, la désapprendre, ensuite, lâcher prise. 

 
Domaine des Amiel, une famille, deux frères : tête, pieds, coeur, mains

Domaine des Amiel, une famille, deux frères : tête, pieds, coeur, mains

Le bouc à trois pattes : Wim, vin, frites

Le bouc à trois pattes : Wim, vin, frites