Domaine Obrière : peur de rien, foi de tout, Sara et Charles

Domaine Obrière : peur de rien, foi de tout, Sara et Charles

Je suis montée chez eux, c’était la fin de l’après-midi, il restait encore 30 minutes de match, France - Argentine, 2-2, mais ils ne regardaient pas, ils faisaient la sieste, par contre, les parents de Sara, eux, regardaient, et Chiara, 4 mois, était étendue sur le tapis de jeu, légèrement amorphe par cette chaleur écrasante, mais craquante comme savent être les bébés. On s’est mis dans la cuisine, on a bu un peu d’eau, et tout de suite, ils m’ont tout raconté, leur histoire. Quand les gens ouvrent la porte à quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, comme ça, la porte sur leur vie, si naturellement, c’est, sparkling, on dirait en anglais, ça brille, ça pétille, ça vibre. 

Alors, voilà, Sara est d’origine italienne (Lombardi, son nom)  elle a vécu à Paris, elle a fait du droit, elle avait un bon poste, ressources humaines, tout était bien tracé, mais des burn-out partout autour d’elle, des horaires à la con, ça manquait de sens.

Elle a rencontré Charles à Paris, il lui parlait de son projet, ça lui parlait à elle aussi. Charles, lui, il est de Picardie, son nom Mackay est écossais - elle en a des racines éclectiques la petite Chiara - il a fait des études teintées d’économie et d’environnement, à Paris, il est parti en Amérique Latine, la Bolivie, le Chili, monter des projets, élever des chèvres, des petits villages, essayer de sortir les enfants et la population du travail à la mine, et valoriser les ressources naturelles, l’agriculture. Lentement, il se demande ce qu’il va faire en revenant. Il a des dreads, il vit pieds nus, le hippie de base, je le regarde en souriant, j’ai pas de dreads, mais je vois bien ce qu’il veut dire, pour lui, insurmontable d’aller bosser dans un bureau. Le vin, ça le picote déjà vu de là-bas, au Chili on lui parle souvent des vins français, ça résonne, et puis lorsqu’il rentre, il vient bosser sur un domaine ici dans le coin de Béziers, il rencontre les bonnes personnes, au début c’est du vin conventionnel, mais peu importe, il se passe quelque chose, il se fait piquer par le virus du vin. Contaminé. Son objectif, faire son vin. Il peaufine son expérience, a de bons contacts ici, fait un test avec 40 ares de vignes, grandit, apprend, travaille un temps avec quelqu’un sur des terres en fermage, mais ils n’ont pas les mêmes idées, et c’est Sara qui le rejoint après une relation élastique de 2 ans entre Paris et ici, Boujan-sur-Libron.

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Sara a l’âme engagée. Pas question de se contenter de faire ses courses à Biocoop à la parisienne, non, elle a besoin d’aller plus loin. Elle s’intéresse au vin, apprécie, sait dire ce qu’elle aime ou non, mais sans plus au début, alors elle fait une formation wset, et quelque chose sur le marketing du vin. Elle est très bonne dégustatrice, la formation lui permet sûrement de prendre un peu de confiance, et d’être plus technique. Aujourd’hui, je les ai tous les deux face à moi, et ni l’un, ni l’autre ne monopolise ni la discussion, ni l’espace, bien sûr, chacun son domaine de prédilection, mais chacun touche à tout, complémentarité naturelle, évidence, ça se fait, se balance, s’équilibre, le domaine Obrière, le domaine de Sara et Charles.

« Faire du vin, c’est quelque chose qui se partage, c’est pas une profession qui peut se laisser devant la porte d’entrée le soir quand tu rentres ».

Quand ils partent en week-end, ils se partagent la tâche, chacun va voir quelques cavistes, restaurateurs, pour se présenter.

Ils se sont bien arrangés avec Martial. Martial, il a les vignes qu’ils travaillent en fermage, et il a aussi le chai qu’ils utilisent, ils s’apprécient, s’entraident, trouvent des arrangements qui conviennent aux uns, et aux autres, entre compensation financière et main-d’oeuvre. Martial a créé un petit musée de matériel ancien de viticulture, des tracteurs vieux de plus de cent ans, des outils, des mobylettes, les premiers pulvérisateurs à dos en cuivre qui pèsent une tonne, les sabots de travail qui pèsent une tonne, eux aussi, des tas de trucs, c’est une mine d’or. Martial est passionné de mécanique. Et il nous fait découvrir son endroit, avec une verve…

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Au chai, pas d’intrant. C’est ça qui est très important. C’est ça le vin nature. Jouer sans adjuvant, faire du vin sans ajouter de levures. Plus qu’une histoire de sulfitage. Oui c’est dur, parfois il y a eu des doutes, quand tu vois les mauvaises années… Mais, Charles a la moue souriante, « on peut pas faire autrement, attends, tu vois » et oui bien sûr je vois. Si tu mets des levures, c’est un autre métier, un autre produit, c’est pas pareil, oui je sais. Là, le vin, c’est nature, c’est leurs fruits, leurs tripes, leur coeur, leur âme, leur sueur, leur année, leurs angoisses, rêves, espoirs, incertitudes, convictions. Alors que forcément, si tu mets des levures, c’est une recette. Ça ne vibre plus. 

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Un automne, il faisait trop froid et ils ont mis une couverture de survie autour de la cuve. Ça a l’air d’avoir fonctionné. 

Le blanc, 100% servant , ils le bâtonnent, à la bourguignonne, ils se sont dit, allez au point où on en est, soyons fous. Ils vinifient comme ils le sentent. Ça apporte du gras… Quand je l’ai goûté, c’était un autre jour, quelqu’un a dit « c’est un chardonnay ? ». C’est floral et fruit, bel ananas. Normalement le servant, c’est plutôt un raisin de table. 

Ils font un vin de copain, quand t’as bien soif, à l’apéro, et que t’as envie d’un rouge facile, d'une bombe de fruits, une vraie bombe qui t'éclate sur la langue. Un truc de fou.

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Et Amphora, le 100% carignan, belle cerise très foncée, juteuse, velours, pas filtré, très onctueux et patiné, c’est bien chaud, raisin bien concentré. Cette année, le mildiou a ravagé la parcelle de carignan. Ils sont dégoutés. Charles, pris de rage, a eu une idée, cette année ce sera une seule cuvée, l’amphoré d’mildiou. Le père de Sara a un air désolé « quelle injustice, oui c’est injuste de les voir se démener comme ça et de voir tout s’écrouler, oui c’est injuste, encore plus quand on débute ». Oh oui. 

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Malgré le mildiou, les vignes sont belles. Elles montent haut, c’est la fin de la journée, la lumière est plus douce, l’orchestre cigales semble encore plus fort. Il y a des belles feuilles, parfois il en coupe pour aérer un peu, pour que le raisin puisse bien prendre le soleil. Parfois, les feuilles sont foutues, et c’est ennuyeux parce que ça empêche la vigne de faire de bonnes réserves par photosynthèse pour l’année suivante. Comme si le mildiou te fusillait pour deux années consécutives. 

Les syrah il les attache. Il y a des bois autour. Des moutons qui pâturent hors saison. Ils laissent des arbres au milieu des vignes. 

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Ils font de la cartagène, cet apéritif typique d'ici, façon de réutiliser une cuve qui a pris mauvaise tournure. C'est sucré et super frais en même temps. Ça titre à 16%, faut faire gaffe.

Ils ont le projet, un jour, quand ils pourront, de construire leur cave ici, sur ce terrain à côté des syrah. À voir. Ils ont 3 hectares et demi, l’idée c’est quand même d’en vivre. Pour l’instant, c’est impossible. Un jour, monter jusqu’à 8 hectares environ, ce serait bien. En vivre, mais rester un petit domaine. 

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Avant d’aller dormir à côté des syrah, j’ai dîné avec eux. Les pasta de mama avec les courgettes du coin, les pasta cuisinées en un temps de deux verres d’Amphora, « c’est simple hein », mais c’est ce qu’il y a de meilleur. On a parlé des familles, des parcours, des lignées, Charles a un frère qui vit dans une yourte et qui publie des livres pour enfants avec sa compagne, une soeur qui vient d’entrer au cours Florent, le frère de Sara se cherche un peu, on est une génération qui bouge, hésite, change, zappe, avance, on a échangé, c’était vivant. Charles et Sara ils n’ont pas peur. On m’a mis une part de gâteau dans un papier alu pour mon petit-déjeuner. Je l’ai dévoré sous le soleil déjà brûlant de l’aube, trempé dans mon café, dans mon tshirt d’hippie, pieds nus, moi aussi, à l’écoute des kss-kss-kss, pleine de rêves. 

Le lendemain on a collé quelques étiquettes, Sara, son papa, Charles, et moi, pendant que Chiara était gardée par mama.

 
Le bouc à trois pattes : Wim, vin, frites

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Rousselin increvables, Mildiou go away!!!

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