Sylvain Bock, qu'est-ce que c'est que ce cirque ?

Sylvain Bock, qu'est-ce que c'est que ce cirque ?

Le mistral souffle, un tout petit peu, tout légèrement, mais assez pour que la toile en tissu suspendue au toit pour faire de l’ombre sur la terrasse se balance, comme le laurier et ses fleurs blanches, et le hamac, il fait nuit, il est minuit, et au centre, notre petit groupe, Sylvain, son frère, son ami, Pablo qui est venu donner un coup de main à la mise en bouteilles, seulement le bruit des cigales, la douceur d’une soirée du sud, la caresse éolienne, et des canons. « Allez une petite aveugle ». Pablo pense syrah, il dit violette, le frère de Sylvain dit que ça sent les entrailles du poulet, Sylvain s’exclame, oui, ah, bon, je reste un peu interdite, les entrailles ? Je contemple et absorbe la pinardo-scène, j’aime bien, les fièvres, les passions, les mots, les idées, conçues, pré-conçues, sur-conçues, qui fusent, se choquent, s’entrechoquent, l’imagination, parler du copain vigneron, de la quille débouchée l’autre jour, de l’expectative, de la surprise, du vin qui vit, qui change, évolue, monte, descend, se viande, se vautre, revient, la souris, l’acétate, la réduction, la volatile, des mots, des mots, des maux, des images. C’est Bascule 2013. 100% carignan. « Ah que c’est trompeur le carignan ! » C’est fin, ça sent la tomate séchée, c’est joli, poivré, c’est vrai ça goûte syrah, ça goût saint-Jo, un ptit côté noyau, un peu sanguin, c’est frais, citron, une acidité joliment tracée. Cette cuve, c’était la fin des vendanges, il en avait marre, c’est l’année où il a perdu son père, il a mis les raisins dans la cuve, en carbo, et c’est tout, il n’avait pas envie d’y toucher, il a laissé ça, là, 3 semaines, sans rien faire. 

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« C’est le canon le plus frais du coin » j'entends souvent, c’est vrai que ses vins ont ça, la fraîcheur. Celle qui étonne, assoit, et fait plonger le visage au dedans du verre, quitte à s’en mouiller le bout du nez. Non il ne ramasse pas les raisins trop tôt, même il essaie de les pousser à une belle maturité, parce qu’il y croit, que les fruits, ils vont pouvoir parler, et faire parler le terroir, sans devenir trop riches et denses, alors que s’il les récolte trop tôt, ça en dira moins. La fraîcheur du sud, tu sais, elle est plus singulière, comme ce soulagement, cette inspiration qui vient du fond de la poitrine, grave, qui délasse, aaaaah, on respire, enfin, laisser de côté la chaude humidité qui perle entre les plis de peau, ce sentiment d’étouffement, les narines obstruées, l’asphyxie latente du sud avec laquelle t’apprends finalement à composer, que t’oublies presque, mais dont tu te souviens quand la nuit tombe, et qu’elle t'apporte de l’air, de l’espoir, de l’espace. On mettrait presque un pull. Oui, la nuit il fait frais. J’ai dormi sous les cerisiers, à côté des gamays, au-dessous des grenaches, les fenêtres ouvertes, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas blottie sous la couette, une bise d’air candide, légère, et fraîche. Voilà ça vient de là l’éclat pur du raisin, du fruit dans sa première jeunesse, sa fleur presque, cet équilibre, cette trame, dans le vin, cette balance entre concentration et évocation « c’est l’amplitude thermique, l’écart entre le jour et la nuit », chaud-tiède-froid.

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Sylvain raconte son histoire à toute vitesse, de digressions en digressions, un bond en avant, un bond en arrière, autant te dire Sylvain, j’ai rien compris à la chronologie. Mais peu importe, je crois que j’ai les idées. Le vin, travailler, du conventionnel un peu, faire ses armes, une formation, le lycée agricole, chercher à s’installer dans le sud, plus au sud, ne pas trouver, Mazel, « y’a beaucoup de vignerons qui ont transité par Mazel, Gérald Oustric, c’est un peu le papa nature du coin », travailler des vignes en fermage et vinifier en squattant chez les autres sur la terre battue, réussir à mettre un peu de côté, faire construire un chai, toujours travailler les vignes en fermage, en rendre, en prendre, 4 hectares 5, s’entendre bien avec tous les vignerons nature installés autour, partager les investissements de matériel, être super content d’être installé là, cheminer. 

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Il est lyonnais, je lui trouve un accent parisien, oups, taquin. « Alors je t’explique un peu mon programme. Qu’est-ce que tu veux faire toi en fait ? Faut que j’aille chercher Pablo, mon chilien qui m’aide pour demain, préparer la mise en bouteille, finir des papiers, aller chercher mon tracteur, regarder la météo, te montrer les vignes où tu vas dormir, goûter les vins, le spectacle à 18h, le spectacle à 19h30, oui y’a le festival de cirque d’Alba-la-Romaine ». 

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Un peu dans l’jus, vas-y je vais chercher Pablo, t’inquiètes. On a réussi à y être, à 18h, au spectacle. C’est une scène ouverte sous le ciel, et des gens à l’air content assis par terre tout autour. Les mecs sautent, périlleux, ils grimpent, courent, dansent, suent, ils parlent mais le micro ne fonctionne pas, un gars perd son chapeau à chaque fois qu’il met la tête en bas. On appelle ça couac ou loupé, mais fondamentalement ça fait partie du spectacle, ces imprévus, ces sorties de route hasardeuses, ça se rattrape au vol, ou pas, et d'une certaine façon c’est ce qui rend le spectacle vivant, émouvant, accrochant, humain. D'un coup, tu deviens le débrouillard que tu n'as jamais été.

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Quand la cuve vrille, tu trouves une solution, t’as une nouvelle idée, tu changes d’itinéraire, voire de destination. Sylvain concède, consent, quand le vin prend une voie qui n’était pas celle qu’il avait imaginé. Oui forcément, t’as une idée au départ de ce que tu veux. Mais, tu l’écoutes ton vin. Faut pas forcer. Quand un vin ne finit pas ses sucres, soit tu attends, soit tu fais autre chose. C’est ce qui l’amène à sortir des vins comme Trou blanc 2014, qui n’en finissait plus justement avec ses sucres. Une volatile oui, qui plaît à Hannah et à moi aussi d’ailleurs, c’est très aérien, un vin de ptit-dej, tartines beurrées, cornflakes ou sacristie, ce bâtonnet sucré aux amandes. Frais, ptit jus, innocent, câlin, enfantin. Et Trou blanc, finalement, c’est l’apothéose de l’accident de Faux sans blanc, qui lui même était l’accident de Ne fais pas sans blanc. Chardo et grenache, pomme, poire, sel, agrume, menthe, herbe. Mais je vais te dire un truc. Toute façon, accident, pas accident, autoroute, ou petits chemins de terre, les blancs Bock, c’est frais comme tu suces un glaçon, c’est acide comme un citron, c’est digeste comme une eau pétillante, et surtout, surtout, c’est bourré d’une énergie qui claque, volatile ou non, c’est vif, c’est fun, c’est libre, c’est bon. 

Fruit jazz, la tambouille ! J’te mélange des jus dans tous les sens, et c'est toujours bon et droit. La chair de la cerise, la peau de la framboise, l'hybride, le bonbon, la violette, un peu de cassis, gentiment, délicatement. Faire que le vin dise l’imprévu, au lieu d’essayer de le cacher, l'utiliser même, non ? Ça rend plus créatif, ça stimule, ça pousse dans les retranchements, ça questionne, ça donne l’âme. Je crois. Oui, mélanger des millésimes, assembler, changer en cours de route, s’adapter, et oser. L’équilibriste qui manque de se vautrer sur son trapèze, repêché à la dernière minute, ça donne une impulsion nouvelle, différente, plus empreinte de quelque chose.

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À Sceautre, quelques kilomètres au-dessus de là où je dors, il y a un terroir basaltique, y’a ce gros cailloux, résidu volcanique, et le village, installé là peinard.

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C’est la mise. Sylvain et Pablo font leurs étirements, ouvrent leurs chakras. Je me marre. Ça déconne, c'est bon... Cinq ou six milles bouteilles de grelot, grenache, syrah, merlot, il est blagueur sur les noms de cuvées, chouïa impertinent, joueur quoi. Oui, ça grelotte, griotte, le jus, du pruneau, la garrigue, thym, romarin, et comme courir se jeter nu dans la rivière, s'enrouler dans une serviette, la lampée, trop bon. Pour le dej, il a sorti le pâté, le fromage de tête, et le saucisson roulé dans la cendre, qu’il a fait. Gras, cochon, très bon. Au-dessus des bières de la fin de mise, on parle du mildiou, de l’état d’esprit des vignerons, des traitements. « Tout le monde en a un peu plein le cul de ce millésime-là ». C’est vrai, ça abat, ça décourage, c’est compliqué. Parfois, tu traites, t’es sous la pluie, alors que t’as commencé au sec, à la fin t’es trempé, jusqu’aux os, « mouillé comme un rat », mais t’y vas, parce que, on sait pas, peut-être que la plante elle reçoit quand même l’information, elle absorbe un peu, que ce soit cuivre, infusion, argile, huiles essentielles, la valériane pour cicatriser après une grêle. Quand t’as entendu qu’un vigneron a déjà sauvé quelques feuilles - qui permettront à la vigne de faire de bonnes réserves pour le millésime suivant - en traitant, même un peu à l’arrache, et ben tu t’en fous, t’y vas, parce que c’est bien trop douloureux de voir ses vignes complètement HS. « Crois-moi, après des trucs comme ça, t’as envie de voir personne, t’as pas envie de faire la fête, t’as pas envie de parler pinard ».

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Un dernier spectacle, place du château, après avoir acheté quelques chèvres secs à l’épicerie. Le couple acrobate saute, rebondit, élastique, s’étend, se détend, se retend, intarissablement, suspendu à cette plateforme, à ces 4 cordes, défier les limites, l’espace, la souplesse. C’est beau, quel élan. Et là, ça craque. Les cordes. Ils ne tombent pas, mais le show interrompu, ils font face au public d’enfants embarrassés, interdits, assumer, essayer de réparer, informer les spectateurs, la mine déconfite, la bouche qui se tord, les larmes dans les coins des yeux de la jeune femme. L’imprévu interrompt, questionne, désarçonne. J’aime croire que quand tu rebondis, c’est encore plus beau. L’énergie de la dernière chance, l’énergie la plus pure, la plus spontanée, le déploiement le plus concentré. Le public frappe des mains, encourage, soutient, le couple revient en piste, la fièvre, les vins Bock ont la fièvre. 

 
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