Domaine de Pelissols : Vincent, ex geek, riz cantonais, rosé réglissé

Domaine de Pelissols : Vincent, ex geek, riz cantonais, rosé réglissé

Il porte une chemise violette, ses longs cheveux noués ensemble en une queue de cheval, les épaules en dedans, les tongs sur des pieds nus en dehors, il marche vite, parle vite, plaisante vite, et réfléchit vite, les doigts qui pincent le haut du nez, sourcils froncés. Beaucoup de choses à faire, ça brûle sur le feu, de la pression, souvent financière, du retard dans les vignes, du moins, il n’a pas pu faire tout ce qu’il voulait faire, et pas de jour off depuis plus de deux mois. Un peu tendu d’un côté, et dans un total lâcher-prise de l’autre. « Tu sais, au bout d’un moment, quand il t’est déjà arrivé tellement de merdes, ben pfiou, ça te glisse dessus, ça te passe au-dessus, tu te dis que bwarff », très expressif avec son visage, oui, il a acquis cette sagesse, celle qui te fait t’adapter sans te résigner, ce pacte avec l’univers, ce déclic qui fait que tu comprends soudain que la rage et l’hyper contrôle, ça ne sert à rien, et qu’il vaut mieux assentir joyeusement à la nécessité. Stoïciens, sortez de là. Quand il parle de lui-même, Vincent, il dit qu’il est un peu maso. « Je dois aimer ça les situations où j’en chie, où ça fait mal, quand c’est compliqué ». Il a passé 6 ans en Chine, il y était oenologue. Oui, y’a du vin en Chine… Là-bas, il s’est marié à une chinoise, qui avait deux filles, il les a adoptées, il s’est séparé de la maman, et aujourd’hui, revenu depuis 6 ans (aussi), ses deux filles vivent ici, avec lui. C’est l’aînée qui a cuisiné ce soir. Bouillon agneau et gingembre, riz aux champignons, chair à saucisse, et autres légumes, de l’agneau sauté aux poireaux, des tomates aux oeufs, de la sauce piquante. Vincent dit que c’est la meilleure cuisine du monde, d’ailleurs son rosé, il l’a pensé pour accompagner une cuisine asiatique, un peu épicée, relevée, parfumée, c’est vrai ça fonctionne bien, ce côté fruits rouges puissant, la réglisse, la fraîcheur. On a bu Bellotti aussi, c’est très réduit, mais lui ça ne le gêne pas la réduction, alors que la souris c’est dégueulasse, c’est imbuvable.

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Il a grandi ici, quand il était jeune, c’était un geek, c’est lui qui le dit. Geek de l’ordinateur, geek de la lecture. La vie, là, dehors, à l’extérieur, pas vraiment son truc. Les vignes, le vin, bof, c’est là, mais ça ne le touche pas. Il part étudier la chimie à Montpellier, on lui propose vite un CDI, un bon salaire, un nuage de pollution s’échappe au-dessus de l’usine, il réfléchit, puis non. Il part à Toulouse, reprend une formation, se laisse happer, le vin, l’oenologie. Voyager. Il aime ça voyager, d’un coup, découvrir le monde, la piqûre du dépaysement. Il s’ouvre, le geek, devient curieux, s’étonne et s’émerveille, de l’autre, du différent, du mandarin, de l’anglais, et c’est là, la mission de 6 ans en Chine. C’est une autre façon de penser, complètement autre, le challenge est grand de s’intégrer là-bas, ça l’excite, l’y retient, ses filles se moquent de lui mais quand même, il parle le mandarin. 

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De défi en défi. Rentrer à la maison. Bédarieux, domaine de Pelissols. La vigne, le gîte. Il doute de lui pour la viti(culture). Mais il dit aussi qu’il commence à sentir les effets de la biodynamie, les vins commencent à se complexifier, ça l’encourage. Il faut du temps. Le blanc est frais et acide et plein de sucs comme une tranche d’ananas qu'on prendrait en dessert. Il se donne encore 3 ans, avant de tirer un bilan, et de voir. Continuer et se développer, ou s’engager sur un autre projet ? Pas bien sûr de lui. 

« Quand je goûte certains vins, je me dis que je peux tout remballer. Et quand j’achète une bouteille au supermarché, je me rassure, bon, ça va, c’est pas si mal ce que je fais ».

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Sur le pain moelleux aux fruits secs du petit-déjeuner, grillé, on parle, de ce métier, de l’avenir, de ce que j’écris, et on attend ceux qui vont installer la scène pour ce soir, car il y a une petite fête au domaine. Faire la chambre manquante pour le gîte, nettoyer la piscine, aller voir les vignes, les merlots et muscats, pleins d’herbes et de fleurs, de papillons, pas trop-trop de mildiou, « car j’ai commencé à traiter très tôt, mon instinct scientifique », et l’autre parcelle là-bas, celle qui n’est pas à lui, vignes désherbées, le désert, regarder les différences de terre, celle-là est dure, caillouteuse, elle sent le produit, alors que celle de Vincent, sa terre, elle, est souple, friable, c’est une terre qui sent la terre. Les vignes se balancent, hautes, gouvernées par le vent. 

L’énergie de Christine, au chai Christine, un sauvignon, une tapenade à la figue, un rosé, une truite, une chantilly maison à la ciboulette, un rouge, de la cecina. Finir d’installer la fête. Se laisser bercer par l’effervescence ambiante. La scène, la buvette, la sauce curry, trop piquante, les fleurs séchées sur les tables, le coin vaisselle participatif, les vendeurs bohèmes de tshirts décolorés et sarouels rafistolés, le camion à glaces, la K-caravane, l’odeur, la chaleur, les chiens, les enfants, les parents, Tim fait griller les amandes dans une machine d’antan, Jean-Claude a un bébé dans le sac-à-dos, Vincent verse et déverse des verres, je les bois, festive. 

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Une famille qu’on quitte, Bédarieux, partir, s’ouvrir, s’affirmer, découvrir, bouffer, le monde, le Chili, l’Asie, aimer se perdre, se fondre, s’oublier presque tant l’effort d’aller vers l’autre est grand, puis revenir, oui pourquoi pas, mais plus riche dedans, dimensionnel, s’être étoffé, endurci, blindé, s’être préparé, finalement, à ce métier, vigneron. 

Là-bas, en Asie, il goûte, il boit Léon Barral, c’est une de ses plus intenses émotions, « toutes les 5 minutes ça évolue, ça change, ça se mue, ça révèle, tout le monde est sur le cul, ça déclenche probablement quelque chose ».

Son rouge 2016, pas encore bien prêt, car pas encore bien fondu, on sent trop le bois, mais on sent aussi que le jus de raisin percera, ça promet, il a l’air optimiste là. « Pour ne rien arranger aux économies, j’aime les vins de garde, ceux qui mettent longtemps à s’ouvrir ». 

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De belles grappes sur les parcelles du haut, les belles parcelles du haut, « quand je suis déprimé je contemple la vue ». Hésitant et incertain, du présent et de l’avenir, c’est vrai que l’expérience n’épargne pas, des galères sur les premiers millésimes, des déceptions, mais bon, garder le cap, adviendra que pourra, osciller entre résignation et optimisme, aller de l’avant, toujours, et être stoïcien, cette forme de détachement.

Le vin c’est comme la musique. Le terroir c’est la symphonie, celle de la terre, la plante, l’homme, orchestrés ensemble, accordés ensemble, et lire la partition du millésime unique. Bourré de surprises, d’ataraxie, et de fausses notes, vivant et imprévisible, défiant et sublime. La nature !

 
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