Domaine des Amiel, une famille, deux frères : tête, pieds, coeur, mains

Domaine des Amiel, une famille, deux frères : tête, pieds, coeur, mains

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« Tiens voilà une éponge, si tu peux frotter un peu le bar, deux fois hein, sinon ça fait porkasse ». Je viens d’arriver, les Pyrénées d’ouest en est, de Biarritz à Montblanc, c’est la pleine lune, soirée pleine lune à la Gabinèla, le resto des Amiel, c’est speed, y’a un peu de stress latent, parce que Aymeric n’est pas là, il est à la maternité, il va être papa, Rose naîtra le lendemain, ça va faire une nouvelle cuvée. La fille de Jordan et Jessie, Baïa en a déjà une de cuvée, À Baïa, le rosé, couleur fushia, grenade, la fraîcheur, la candeur, la joie, le rire exclamatif d’une petite fille de deux ans et demi. Une histoire de famille, les Amiel. Domaine aux racines profondes de 6 siècles, ils y ont tous plus ou moins trempé, des histoires de cave coop, tous plus ou moins investis, le papa avait sauté le coche, ses parents lui avaient dit « va à l’école plutôt, paysan c’est trop dur, physiquement, moralement, financièrement », il est rentré à l’école, et il n’en est jamais sorti dit Jordan, il est devenu prof. Aymeric et Jordan sont presque passés au travers eux aussi. Aymeric était en Afrique du Sud, Jordan dans la médecine chinoise. Et puis, finalement, l’appel de la terre. « J’en ai eu un peu marre d’essayer de soigner des gens qui ne veulent pas vraiment l’être. La terre, elle, elle demande que ça ». Soigner la terre. C’est vrai, un des cancers de notre monde c’est de considérer chaque mal de façon isolée, de nier l’interdépendance des choses, et aussi de traiter le symptôme au lieu de traiter la cause. T’as mal à la gorge ? Tiens prends ce sirop. Mais il y a beaucoup de raisons possibles pour lesquelles tu peux avoir mal à la gorge, donc beaucoup de remèdes différents possiblement adaptés. Le froid, le système immunitaire, une émotion, un facteur psychologique, un déséquilibre, une adaptation à une nouvelle situation. Faut creuser, chercher, réfléchir, identifier, considérer l’humain, comme la terre, dans son ensemble, en un tout. Traiter une maladie de la terre en surface, superficiellement, ça ne sert à rien, sinon à camoufler un symptôme, et à laisser les causes empirer, et créer de nouveaux maux. Ça me parle bien cette idée de médecine chinoise appliquée à la terre. Une espèce d’homéopathie, de soins doux, ici, là, une synergie, chercher une harmonie. 

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On fait un tour des vignes, il parle, il balance, il dégage, pieds bien en terre, mains qui s’agitent, coeur qui vibre, tête abandonnée à tout ce qui se passe à l’intérieur, ce qu’il sent et ressent, bien connecté. Il veut du vivant. Il faut que ça vive, que les espèces s’entraident. « T’as les vignes, et entre les rangs, t’as de l’espace pour les animaux hors saison, pour des céréales, pour du maraîchage ». Du vin, du pain « on veut mettre un boulanger sur le domaine », des fruits et des légumes, de la viande. Une auto-suffisance en quelque sorte. « Et tu vois, dans 20 ans, ma fille, la fille d’Aymeric, elles pourront choisir, le maraîchage, le vin, la vigne, les animaux, le pain, plutôt l’administratif ou le marketing, ou encore autre chose bien sûr ». Les Amiel bâtissent un organe autonome, un truc capable de les faire vivre, les rendre heureux, eux-mêmes, et bien sûr, une flopée d’autres. Créer de la ressource, créer de l’emploi, créer, faire, vivre. « Aujourd’hui il y a beaucoup de gens au chômage, moi j’ai plein d’idées, du boulot que tout le monde peut faire avec un peu de volonté ». Engagé et animé. Il a un projet aussi, un peu plus vaste, faire venir les villes davantage dans les campagnes, et les campagnes dans les villes. « Pas normal qu’on soit obligé de faire 30 bornes pour aller au cinéma et que les villes soient complètement déconnectées de la nature, de l’agriculture, de la paysannerie » . Il faut utiliser les toits : jardins, panneaux solaires, cultures, y’a plein de trucs à faire sur les toits. Ils en veulent les Amiel, y’a la niaque, l’énergie, l’impossible semble-t-il épuisement ou fatalisme. C’est communicatif. 

La pleine lune monte doucement haut dans le ciel qui devient noir. Le groupe électrise les coeurs qui s’avinent, ça danse et ça frappe des mains entre deux assiettes de saucisson et fromages du coin, ça se dandine, ça tape du pied, le rythme, la cadence, l’accordéon, la guitare, ça pulse, l’ennivrante flûte de Jordan qui joue casatschok de Rika Zarai, ça crie, ça rit, la guirlande lumineuse, les tonneaux. Il est tard. À 6h le lendemain Jordan sera dans les vignes. « J’ai mis mon réveil, le téléphone m’a annoncé qu’il me restait 3h19 de sommeil, je me suis dit, quoi, c’est pas une nuit ça c’est une sieste », n’empêche, il y sera, sur la parcelle de vignes qu’ils surgreffent, que des cépages du coin, pour que ce soit comme une parcelle souche, un échantillon de tous les cépages du domaine pour toutes leurs parcelles. Son papa est là, il y travaille aussi dans les vignes, il donne son avis, mais ponctue en riant « mais vous ferez bien comme vous voulez faire ». Une affaire de famille, teintée de respect et de laisser-libre, rare et précieux. 

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Les estivales de Pézenas c’est ce soir. Il fait goûter, c’est chiant il est en plein soleil. Le premier rolle, rappelle l’amande fraîche qu’on a croqué sur l’amandier dans les vignes, sous la coquille duveteuse, c’est frais et vif, c’est ce qu’ils cherchent, une nectarine, miel d’acacia, de l’iode, en fin de bouche, un genre kiwi acide. Mounto Daballo, monte et puis descend en occitan, sans soif quoi, alicante bouschet, grenache, cinsault, comme un jus de pruneau tout fin, un noyau de cerise, une confiture légère, ça glisse. Y’a 15% dans À Coural, une cerise mûrie au soleil, une bruyère, la garrigue, cette trame végétale qui rend le vin presque frais sous ce grenache-syrah bien grillé. 

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Zéro sulfitage s’ils peuvent, mais ils veulent des vins droits. Quand ils doivent mettre du soufre, c’est une grosse remise en question « Qu’est-ce qu’on a mal fait ? ». 

Ils voient loin. C’est dans leur identité. En famille imbriquée, tout leur travail est marqué de cette visée inter-générationnelle. « Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était hier, t’es déjà en retard ». Faire aujourd’hui pour préparer demain. 

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Ils ont démarré avec pas grand chose, manger chez la grand-mère, ne pas se payer, vendanger sans vendangeur, enchaîner deux fois 28h de taff pour les vinifs, puis lentement se payer un peu, s’offrir un peu de temps, s’économiser soi, investir dans une qualité de travail, puis une qualité de vie. C’est un long, lent, cheminement, avancer, sur la durée, grandir petit à petit. « Aymeric c’est la tête et les pieds, moi c’est le coeur et les mains ». L’équilibre. Cérébral, ancré, rationnel, d’un côté, dans le coeur, le ressenti, le faire, de l’autre. Chacun son rôle, chaque chose en son temps, donner toute son énergie chaque jour, pour créer quelque chose de solide, de pérenne, pour la terre, et pour l’humanité. Donner, et laisser. 

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