Domaine Ilarria : Peio, l'homme qui murmurait à l'oreille de sa terre

Domaine Ilarria : Peio, l'homme qui murmurait à l'oreille de sa terre

Laisser la côte derrière soi, un matin alors que le soleil monte haut dans le ciel, les surfeurs se frottent les yeux du poing de la main encore iodé de la veille, ils ouvrent les portières du van, la serviette de plage étendue sur les sièges avant, la lumière incise les pupilles, les corps émergent, saluent l’océan, les esprits rêvent d’un café brûlant. Je descends dans le sud, je pars frôler la frontière. La route jusqu’à Irouléguy elle est verte, indécemment verte, une autre chose a-t-elle déjà été si verte ? À 90 km/h je m’enfonce dans ces bribes de forêts nichées au bas des montagnes, le chien est dressé sur le siège, la langue pendante, il suit du regard la Nive qui serpentine le long de la route, je crois qu’il veut se baigner. Les panneaux ne sont plus que des amas de h, k, x, z, s, qui sentent bon la brebis, je traverse Saint-Etienne-de-Baïgorry, et de temps en temps, des maisons blanches anciennes affublées de volets rouges me rappellent où je suis, juste au cas où. Le Pays-Basque a un charme unique. Irouléguy est charisme. Peio est d’ici. Il est né dans la chambre juste au-dessus avec une sage-femme « et je sais pas, peut-être que je crèverai ici » dit-il en riant. 

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Café noir dans cuisine doucement éclairée par la lumière qui transperce les Pyrénées que l’on aperçoit au loin, au travers de la petite fenêtre rectangulaire, là-bas, derrière l’aquarium, le grand bassin des poissons, néons bleus, rayons de soleil dorés, l’accueil chaleureux de Peio. Il me raconte des histoires, l’Histoire même, l’histoire d’ici, d’Irouléguy qui voit les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle pèleriner, l’histoire des basques, leur culture, leurs initiatives, leur agriculture, leurs traditions, leurs désaccords. Tout ce qui marque le territoire, tout ce qui marque l’individu. Il connaît bien sa terre Peio. Il en semble presque le prolongement, il en porte la mémoire, il la connaît. Fusionnels, assimilés, ils vivent, l’un au service de l’autre, l’un à l’écoute de l’autre. Ils s’appartiennent. 

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On a mis les chiens à l’arrière de la fourgonnette, et on est monté, on est allé voir les vignes. À chaque fin de chemin, il faut sortir ouvrir le portail de bois et de fil de fer, puis le fermer, chaque fois. Peio fulmine parce qu’il y a des chasseurs partout, alors que c’est fini la période de chasse, ils obtiennent toujours des dérogations dans tous les sens, c’est n’importe quoi, « pfff ben c’est foutu, on va pas pouvoir sortir là, avec les chiens en plus, c’est trop dangereux, c’est vraiment fatigant ». « Adio »  il les salue quand même, visiblement ils cherchent un renard qui aurait mangé des poules. Bon.

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Les vignes sont belles, perdues dans l’herbe sauvage, sur un pan de colline. Cab franc, cab sauv, tannat, et en blanc, petit manseng et petit courbu. Pas de travail des sols. Non. Le moins possible. « En fait, la nature est bien faite. Tout est organisé de façon parfaite. Tout est complémentaire et équilibré. Les lombrics, les mulots, les taupes, les blaireaux, chacun son boulot, les nutriments sont baladés au travers du sol, et si tu commences à trop toucher à ton sol, et bien tu le perturbes, tu en détruis la structure ». Peio me parle de Masanobu Fukuoka, un agriculteur japonais qui a mené toute une philosophie de l’agriculture naturelle basée finalement sur le non-agir : laisser faire la nature, l’accompagner, faire confiance.

Peio passe beaucoup de temps dans les vignes, à observer. « Tous les matins, c’est là que je suis, dans les vignes ». Il regarde beaucoup, il sent, il ressent, il écoute, il essaie de comprendre comment elle fonctionne, comment elle s’organise. Steiner et la biodynamie par contre, ça l’a jamais emballé. Pour lui, c’est un peu du bla-bla tout ça, c’est le discours. 

À cause des chasseurs qui bloquent le portail pour sortir, on fait marche arrière en montée, l’embrayage chauffe, ça sent un peu le brûlé. On croise Patxi qui est dans les vignes. « Tu viens boire l’apéro quand t’as fini ? » 

« Pauline, tu vas manger avec nous, j’ai prévu ». 

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Enfin, on peut lâcher les trois chiens, loin des chasseurs, enfin, ils courent, ils jouent, ils se défoulent, ils se baignent. « ah voilà, c’est ça que je voulais voir, quel bonheur, tu vois, c’est là que tu vois qu’ils sont bien, en santé, quand ils s’éclatent comme ça ». Il adore ses chiens Peio. Le ciel devient bleu foncé gris anthracite, l’orage est sur le point de péter.

Le rosé est de couleur rose foncé, rouge clair, tirant sur fushia, il goûte le grain de grenade qui éclate entre la langue et le palais, les fruits rouges frais, la fraise, la fraise des bois, il est plus léger que n’annonce la couleur, il est frais, et à la fois, il a le tannin du tannat et du cabernet, de la structure. 

Le blanc est sur la fleur blanche, la peau de la pomme fraîche, et puis il a de la douceur, une onctuosité, un côté crémé très frais, presque mentholé. Patxi va retrouver sa compagne. 

Peio Espil

Je me joins au déjeuner de Peio et ses deux fils, je me sens adoptée. Les déjeuners de famille des jours fériés ont un goût spécial. Un goût pur et anodin de simplicité et de petite célébration d’être ensemble, mon goût préféré. Oeufs durs, carottes râpées au jus de citron, ses enfants ont 13 et 15 ans, ils font des plaisanteries en basque, l’un pratique le txitsu, cet instrument mi flûte mi tambourin, l’autre un genre d’accordéon basque, je n’en ai même pas retenu le nom. J’aime bien le basque, ces lettres sans cohérence, qui font des sonorités soufflées, légères, susurrés, accentués, pointues, j’aime bien. L’un joue au rugby, l’autre fait de la danse basque. L’agneau des voisins gambille dans le jus, ça sort du four, un peu de semoule, quelques légumes, c’est parfait, du rouge là-dessus, je (ne) sais pas comment expliquer ce rouge d’Irouléguy, qui porte toute la traditionnalité de cet endroit, il en a l’âme, la force de caractère, ce truc très affirmé, un peu dur d’abord, mais tellement profond, dense, tellement marqué de quelque chose d’unique, tellement basque. Le fromage de brebis qu’ils aiment, ici chez eux, c’est celui-là, celui d’été quand les brebis elles peuvent être dehors, pâturer, alors là, il n’est pas très vieux, il est même un peu frais, et trop bon, « tu peux prendre de la confiture, je l’ai faite avec les cerises du jardin, oui l’arbre que tu as vu juste là ». Faire réchauffer le café. 

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Tiens on va goûter la poire de Brana, qu’on m’a offerte pour mon anniversaire. C’est bon. 

Ça va être long la route après. 

On discute là-dessus, encore. J’ai l’impression que je pourrais parler longtemps encore. Parce qu’il y en a des choses à dire et à demander. Mais je vais peut-être y aller, il est 16h00, je suis là depuis ce matin. 

Je pars émue, touchée du coeur généreux, cette lumière logée, protégée entre les collines. Je m’arrête au cimetière dont m’a parlé Peio, si petit, et tellement, à couper le souffle.

 
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