Nada : Bitume et nature font Raphaël

Nada : Bitume et nature font Raphaël

Raphaël a 33 ans, et au moment des vendanges, il deviendra un papa. Ça va être chaud. Ses grenache, carignan, macabeu, lledoner pellut sont là, à Calce, à côté des parcelles du domaine Gauby, elles sont là, entre le thym et le romarin, toisées de loin par les montagnes, et enracinées dans des cailloux, du calcaire, ce sol un peu mélangé, fait d’un peu de tout finalement. Parfois, je me fais un peu semer quand les vignerons me parlent de leur terroir. Il s’est fait niquer sur les carignan, le mildiou. Putain, c’est tellement sensible le carignan, c’est difficile. Ce matin, il s’est levé à 3h pour traiter. C’est parce qu’il n’y avait pas de vent qu’il a pu traiter. Et il en a plein le cul de traiter. Il fait ça avec le pulvérisateur sur le dos. Et son dos, il n’est pas éternel son dos, il faut faire attention, t’en as besoin de ton dos, c’est ce qu’il m’a dit quand j’étais accroupie devant l’étiqueteuse. Jusqu’à 6 ou 7h, ça allait encore, mais après, le soleil s’est mis à taper. 

vignes nada.jpg
vignes calce.jpg

Il est midi, on a fait un tour des vignes, Raphaël va se coucher maintenant. C’est chaud, sec, aride - quoique toujours moins que les autres années vu toute la pluie qu’il est tombé - et je me demande comment Raphaël arrive à faire des vins si frais, si souples, si faciles et rapides à s’envoyer dans la gorge.

C’est hier qu’on a goûté. Et qu’on a bu aussi. On a collé les étiquettes ensemble dans son chai, qui est aussi le garage dans le jardin de sa grand-mère, et qui est aussi comme une serre par des chaleurs comme ça. On est en sueurs. « Moi j’écoute beaucoup de techno » vas-y ! C’est le mix (lien en haut !) des filles qui jouaient à cette teuf à Berlin, là où il était avec le Collectif Anonyme. Je frotte les bouteilles avec un vieux t-shirt dont la matière est parfaite pour dépoussiérer une bouteille, je colle l’étiquette, concentrée, le cul posé sur un carton face à la petite étiqueteuse artisanale, qui parfois se rate, et me colle deux étiquettes d’un coup, « c’est pas grave ce sera pour toi ». Je pose les bouteilles sur la table, Raphaël colle la contre(-étiquette), on met dans les cartons, on scotche, on recolle une petite étiquette sur le carton, on entasse sur la palette, et on fait une pause, on va se boire un ptit coup. La bouteille de Cristal ne dure pas long. Comme une grenadine. C’est un hybride, Cristal. Macabeu et grenache, donc blanc et rouge, qui fait du rosé. Foncé. Léger. Texturé. Si tu fermes les yeux, tu ne sais pas trop. Prestance du blanc, fraîcheur du rosé, tannins rouges. C’est fraise, et grain de grenade éclaté sous la dent, volubile comme de l’eau de rose, pâte de fruits rouges, cassis, bonbon, et petite fleur violette. On n’a pas tout collé, les étiquettes sur les bouteilles, qu’on a déjà tout bu. Renaissance, c’est trop facile à boire aussi, fruits qui pètent, plus noirs, gaillards. C’est sa maman, qui est artiste-peintre qui a fait l'étiquette, la peinture, et c’est dans le jardin de sa maman que je campe ce soir, juste à côté de Perpignan. Elle est très gentille sa maman, je peux même prendre une douche. 

Nada camtar.jpg
cristal.jpg

Il fait très chaud au chai, il faut que tout le vin sorte. On emmène une partie des vins à la vinotek, là-bas il peut stocker, comme d’autres vignerons, et il fait frais, et tout ce qui reste en cuve, ça doit partir, vite.

Estagel ou [Estagueule] comme il dit, c’est le chai, les vignes c’est à Calce, la vie à Perpignan. Il avale du kilométrage Raphaël. Mais ça a l’air de plutôt bien s’organiser. C’est son équilibre, entre vigne, ville, et garage. Nature et bitume. Silence, chants d’oiseaux, et beats. Urbain, concrete, et liberté, création, expression. Application diligente et faire crépiter la convention. Et voilà vandal wine, voilà Nada, voilà Raphaël Baissas de Chastenet, ou plutôt RBDC. 

étiqueteuse nada.jpg

Il a eu un souci, la fourrière a embarqué son vieux 4x4 hier. On va revenir le chercher ce soir, après le resto. « Moi, Raphaël, je crois que je préfère conduire le 4x4 plutôt que la Volkswagen. » T’es sûre ? Le démarreur c’est ce bouton, parce que la clef, ça marche pas, le levier de vitesse est cassé, il faut que t’accélères à fond, et freine à fond aussi, s’il te plaît, ne me rentre pas dedans. Je roule à 50 sur la voie rapide, j’ai l’impression d’être à 110, je fais le bruit d’une centrale électrique, vrombissement, pétarade. On a bu combien de bouteilles déjà aujourd’hui ? Y’a eu les eaux-de-vie aussi, celle de verveine sur marc de raisin, et la fine Faugères, après les gyozas souples et craquants d’Iris au resto. Putain, j’ai même réussi à manoeuvrer, ça fait les bras hein, tu m’étonnes, je suis morte de rire. 

« Tu vois, moi je fais du vin, je suis super heureux. J’ai pas du tout ce fantasme de vie paysanne quoi. On tient à vivre à Perpignan. Déjà c’est bien pour déconnecter du boulot, sinon tu ne t’en sors pas. Et puis, j’aime ça la ville, voir mes potes, je suis un urbain. Même si dans les vignes je suis trop bien ». Il a vécu beaucoup dans les grandes villes. Paris, Berlin, Londres, Bruxelles, la free party, et l’amour du graffiti. Ce qu’il préfère c’est les trains. Du lettrage seulement. Du vandal (-isme). « J’adore ça mais à un moment tu t’arrêtes quoi, t’es obligé, faut s’arrêter, c’est comme une drogue ». Avec le vin, il a trouvé son catalyseur. Pour lui, c’est pareil. Le moyen d’exprimer, imaginer, dire quelque chose, laisser-aller, laisser une trace, « tu sais comme un chien qui lève la patte pour pisser, je retrouve tout ça dans le vin nature, à bosser sans filet, la prise de risque, l’adrénaline ». Il a baigné dans le vin tout jeune, sa famille, il savait qu’il finirait par y revenir, au vin, et voilà, il est rentré au pays, première cuvée officielle en 2015. Les échanges avec son père ça l’aide beaucoup, ça le pousse dans ses retranchements. Il a fait une formation, la même que Zé de la cave des nomades, mais il n’est pas allé au bout, il s’est engueulé avec un formateur. C’est con, maintenant ils s’entendent bien. Peu importe au final. 

Pourquoi Nada alors ? Plusieurs choses. Partir de rien. Mais aussi cette idée du tout et du rien, et que le rien c’est beaucoup, pour ne pas dire que c’est tout, enfin voilà, que le rien c’est plein, c’est riche, c’est dense, c’est là qu’il y a le sens, l’énergie, c’est là que tu t’ancres, que tu t’inscris.

 
Rousselin increvables, Mildiou go away!!!

Rousselin increvables, Mildiou go away!!!

Collectif Anonyme : le tire-bouchon comme arme de push

Collectif Anonyme : le tire-bouchon comme arme de push