Collectif Anonyme : le tire-bouchon comme arme de push

Collectif Anonyme : le tire-bouchon comme arme de push

Le collectif anonyme aime le noir et la techno. Il aime se cacher légèrement le visage sous une capuche de sweatshirt noire. Il m’accueille comme ça d’ailleurs, démarche tranquille, les hauteurs de Banyuls, dans la montagne, il m’envoie les coordonnées, longitude, latitude, l’altitude, parce qu’il n’y a pas d’adresse, il y a un encart là, dans le virage, une plateforme de terre où je peux me garer et passer la nuit. 

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Certains pensent que c’est un groupe de hackers le collectif anonyme. Peut-être. Ou pas. Le collectif anonyme aime garder le mystère. Le multiple c'est important, un vin ne se fait jamais seul.

Ça vit, là-haut sur une parcelle, à 10 minutes d’escalade d'une terre rocailleuse pleine de vignes disparates aux feuilles immenses, entre les herbes hautes, carignan, grenache, mourvèdre, grenache blanc et gris, syrah, petits abricotiers, figuiers, sauvages, ronces, ça pique les pieds, là les toilettes sèches, et quand t’arrives en haut, je te promets, t’es essoufflé. Il y a un petit enclos pour Porki le cochon, ça ne fait pas longtemps qu’il est là, on lui balance du pâté pour chat, ou des restes, il faut l’apprivoiser, il deviendra un véritable animal de compagnie, un peu comme un chien. On aime les chiens ici, mais on est allergique à leur salive, alors il y a Porki.

J’arrive tout juste du Pays Basque, j’ai avalé plus de flotte que de kilomètres sur la route, mon essuie-glace s’est pété. C’est l’heure de l’apéro. Comme toi, j’ignore combien il y a de membres au sein de ce collectif, alors j’ai apporté du saucisson, du jambon, du fromage, et du vin, mon kit de survie en somme. Il y a des caravanes, une banquette, la lumière du soleil qui tire sur le orange, par terre un tas de sarments pour la grillade, plus tard. Le grenache gris se fait dé-waxer, il a une petite oxydation, petite, poire écrasée, iode, peut-être parce que pendant les vendanges il y avait baignade sur la plage entre Banyuls et Port-Vendres, juste avant d’aller presser les raisins, peut-être que c'est ça, et ça goûte la pomme aussi, le jus de brugnon, avec la même onctuosité, une tarte aux fruits. C’est une petite bombe. Mais oublie, arrête, il n'y en a déjà plus. La bouteille se finit vite, ce n’est pas des verres, c’est des godets, des bols, on boit dans des pots de confiture. La lumière tombe et meurt, la nuit vient, naît, amène, les chiens au loin hurlent et gueulent, la mienne de chienne leur répond. Poser la frontale en équilibre sur la bouteille en verre transparent, vide, pour essayer de se voir, un peu encore. 

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Le collectif anonyme a des racines australiennes. Mais ça fait longtemps qu’il n’y est pas retourné. Il n’y est jamais retourné en fait. Il a aussi des racines allemandes. Un amour pour Berlin. Un amour de Berlin. La fête. La techno. L’excès et la démesure. Le punk. L’engagement, l’anarchie, faire bouger les choses. L’envie de frapper l’ordre actuel du monde. Abolir la hiérarchie. Frapper fort. Agir. Se battre contre cette vision verticale et instaurer l’horizontal. Le collectif. Il y a des influences hippies aussi. Mais c’est quoi finalement la différence entre punk et hippie ? C’était ma question ça. C’est surtout une nuance d’esthétique. Le punk est peut-être un peu plus solitaire aussi. « On est parti en van pour voyager et on a fait les vendanges à Banyuls, pour le fric, pour payer le gasoil » et c’est comme ça que la vigne et le raisin, c’est devenu quelque chose pour le collectif anonyme. Ça part de là. Ça grandit. Ils cherchent à en faire davantage, prolonger le temps des vendanges, aller dans différentes régions, même faire des vendanges tardives, jusqu’à aller au vin de glace, sans pouvoir finalement. Et puis, travailler vraiment sur un vignoble, et apprendre, les différentes tâches, petit à petit, ici à Banyuls, mais en Loire aussi.

Acheter des vignes ici à Banyuls, c’était pas cher. En une année de smic, le collectif s’installe. 

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Le silence est épais ici. Ça semble toujours un peu con à dire ça, peser le silence, mais je te jure, un silence dense comme ça, ça vient te prendre aux tripes, c’est perforant, c’est grand, ça s’enfonce, c’est d’un précieux… Les vignes, la colline, l’Espagne là, juste là, de l’autre côté, 2 kilomètres à peine, les caravanes, les oiseaux, les braises et les saucisses qui grillent. Le collectif aime les tatouages. Il y en a beaucoup, des traits fins ou gras, des raisins, des femmes, des symboles, des tire-bouchons. Parfois, ils en font là dans la caravane. Il y a tout le matériel pour. J’ai failli me laisser tenter. J’ai mis un peu trop de sel sur mes merguez, on a ouvert le rouge, carignan surtout, grenache un peu, bam ce fruit, même avec 14,5% d’alcool, ça torpille pas, ça descend tout seul. Les vins passent tous en fût. On aime ça le fût, ce que ça amène, le fût de chêne français, pas neuf non, mais ces arômes de barrique, en subtilité, quand ça fond dans le vin.

Il faut aller se coucher.

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On passe me chercher à 9h sur mon coin de montagne, avec le gros camion noir, le mercedes 407D, repeint à la bombe, un peu à l’arrache, graffé du pochoir collectif anonyme. Ça c’était vraiment une affaire, acheté pour presque rien en Allemagne. Il fait déjà chaud. « Ça t’embête pas si on s’arrête 5 minutes juste pour se baigner très vite avant d’aller au chai ? Se rafraîchir ». 

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Le collectif anonyme vinifie dans ces deux garages de Port-Vendres. On a acheté des pains choco chez le boulanger, c’est un artisan, c’est bon, c’est moelleux, c’est gras et délicieux. Coller les étiquettes sur les magnums, waxer les goulots. C'est spécial l’odeur de la cire quand on la fait chauffer dans la casserole sur le gaz. Bleu pour le vin blanc et rose pour le rouge. Bien crémeux et opaque, les couleurs sont vives, l’odeur entêtante, un côté plastique brûlé en plus doux, plus capiteux. J’aime bien ce job. Plonger le goulot dans la cire, tourner lentement, et puis poser, ça coule toujours un peu, mais c’est joli, parfois ça fait une petite bulle d’air sur le dessus, et ça fait un trou par lequel on voit le bouchon de liège, mais ce n’est pas très grave. Les étiquettes sont chouettes. C’est un univers le collectif anonyme. Le logo, le tire-bouchon ouvert, le A de Anonyme, le A de Anarchie. Les bouteilles graffées, la musique, le style, le noir, les couleurs des jus, des cires, c’est créatif, racé, pensé, abouti. Saucisson, fromage, baguette, et 100% carignan bien citronné, sur un fruit noir trapu, et un fruit rouge bien taillé, c’est fin, granuleux, poivré, presque épicé.

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Avant la pluie, on va se baigner, je remonte dans la montagne dans la vieille skoda qu’on m’a prêtée, je vais chercher mon maillot, je laisserai la clef sur le pneu.

 
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