Le cabaret : dîner sans fard chez Antoine & Emilie Delmas

Le cabaret : dîner sans fard chez Antoine & Emilie Delmas

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Il y a un panneau planté dans les herbes hautes au rond-point, il indique « grillades au feu de bois » mais ce n’est pas vrai. Il y a trois langoustes roses ou bien plutôt oranges, posées là, il y a trois efflanquées et graciles asperges vertes jetées là, il y a trois morceaux de lard blanc fin enroulés autour, une odeur de grillé, une odeur de sel de méditerranée, de l’huile d’olive. Voilà. Le tablier d’Emilie est noué à sa taille fine, un chignon noir libre en haut du crâne, le tablier d’Antoine est passé autour de son cou, support d’une figure expressive un peu comme au cinéma, les langoustes sont juteuses, elles se laissent lécher, sucer, dépiauter avec des doigts gourmands, elles se laissent presser, fouiller, dévorer, elles dégagent les sucs de la plancha, elles racontent de leur chair fraîche et juvénile, les histoires de Palamós. Ce soir, je ne dîne pas au restaurant, je dîne chez Antoine et Emilie. C’est le cabaret. Avant, ils avaient le goût de la brocante, des vieilleries. Aujourd’hui ils reçoivent, entre la cuisine, le salon, le patio, au pied de l’escalier, où il y a le courrier, laissé, là, un stylo, quelques papiers, un trousseau de clefs. Il n’y a pas de menu, tu ne choisiras rien. Antoine parle fort, Emilie parle plus bas. Un couple de hollandais est assis à la grande table. Le chien s’est étendu à mes pieds. Jean-Christophe fait une surprise à son ami Antoine, il vient à l’improviste manger un bout avec sa fille Juju, petite aux boucles lingot d’or. Tiens, mange ces petites tomates, c’est les meilleures du monde. Les tomates d’Italie, oui, les tomates de juin, c’est les meilleures du monde. Juteuses, gorgées de soleil, le goût tiède. Le vin d’Ardèche, comme un jus d’amande, douce, un brugnon blanc salivant, met des petites étoiles, là entre l’assiette, le pain, le discours, les rires, les plaisanteries, l’accueil franc, brut, cru, sans manière, plein de charisme, brutal, et atypique, simple, et particulier. Le savoureux mélange des choses que l’on a oubliées, être soi lorsque l’on rencontre l’autre, finis les jeux de rôles, ce n’est pas le cabaret, c’est l’anti-cabaret, mais quand même Antoine et Emilie jouent-ils un peu ? Oui, un peu. Mais le naturel est toujours plus fort. Il transparaît, transperce, déborde, toujours. La danse est là, les fourneaux, l’immense morceau de thon méditerranéen, le superbe, car les poissons sont pêchés puis gardés en bassins, gavés aux sardines vivantes plusieurs mois, ainsi ils deviennent forts, gras, fondants, comme ça, oui comme des cochons dit le ripailleur hollandais. Snacké, ce n’est pas le mot, la forme aléatoire du thon est déposée sur une plaque chaude, quelques secondes tout juste, à peine, vraiment, venir à peine effleurer une source chaude, retourner, la même chose, poser en assiette, saler, huiler, manger. Le meilleur thon jamais rencontré. C’est divine idylle. L’accent est marqué ici à Montesquieu, les phrases sont ponctuées, l’expression se jette, les mots se balancent, les rires graissants évoquent, affleurent, expriment, dégainent, l’énergie se canalise par la bouche, la langue, le palais. Les hommes, les femmes, les tromperies, les désillusions, les conversations bistro. Emilie fume une cigarette, elle a mis des glaçons dans son verre de vin. La vérité se balancera toujours sur un jus bien rouge qui tire sur le fushia, sur un jus un peu carbonique, écarlate, vermeil, qui goûte fruits rouges écrasés, qui goûte grenadine, ou à la rigueur sur un blanc troublé, tout légèrement, un vin comme on croque une épluchure, une poire, amère et sucrée, suave et douce, qui coule de ta lèvre, qui coule sur tes mains, comme on s’en fout toujours partout des poires mûres. Oui, la vérité elle est toujours là. Entre le pain rompu trempé dans la sauce qui a daigné se laisser en souvenir sur l’assiette vide, la gorgée de vin, le tonitruant « fromage ? », et le soupir de réplétion. Jean-Christophe me dit « ah tu es contente d’être là toi ce soir », il ne sait pas que moi, je suis aux anges, je suis un soleil quand on me nourrit comme ça, de pain, de vin, de rires, de phrases, c’est un voyage, un dîner comme ça, c’est un voyage, c’est toute l’essence qui est là, l’essence de la vie, saisie, et représentée, là où ça ne joue plus, où ça ne peut plus jouer. Là où la notion cabaret s’arrête. Là où tout ce qui est haut en couleurs l’est naturellement, instinctivement. Les fromages ils ne sont pas d’ici, bien sûr on mange la croûte. Juju mange deux nectarines en dessert, sinon c’est flan au caramel. Ils ont oublié de m’en donner du flan. Mais je n’ai rien dit. Ce n’est pas grave. Tu peux dormir dans mon casot Pauline, comme tu veux. Casot ici ça veut dire cabanon. Je suis soufflée, je viens dîner, et je me vois offrir le gîte, et la douche.

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