Michaël Georget : Le temps retrouvé, et comme ce nom lui va bien

Michaël Georget : Le temps retrouvé, et comme ce nom lui va bien

Sa maison tout là-haut, en haut de la colline, c’est bien, parce que c’est une vieille maison, et les vitres sont fines, et comme ça il peut entendre les oiseaux, la pluie. Il a besoin de ça, être proche de l’extérieur, ça lui rappelle la caravane, celles dans lesquelles il a vécues avec Céline et les enfants au début quand il s’est installé, mais aussi celle dans laquelle il est né, dans la Loire. Il est venu ici à Laroque-des-Albères pour le boulot. Précurseur de la biodynamie et du nature plein d’humilité, il a l’air d’en connaître, là-dessus. La nature, ça rend humble. C’est souvent comme ça, plus tu connais, plus tu es modeste et discret. Il ne met pas de soufre, zéro, jamais. Il vend ses vins lorsqu’ils sont prêts, vraiment prêts à être bus, parce que sinon ça n’a pas de sens, et même si ça a un coût au début. Il faut du temps. Oui du temps. C’est un métier de patience, vigneron. Du temps pour la vigne, du temps pour élever le vin, et du temps pour qu’il prenne ses aises une fois en bouteille. Il n’y a que comme ça que le vin pourra exprimer quelque chose, quelque chose de vrai, et de fidèle.

vins Michael Georget

Ses vins ont vraiment quelque chose de spécial. Toujours cette petite trame de fond acidulée sucrée comme un bonbon au cassis qui fond sous la langue. Je ne sais pas trop pourquoi, c’est des couleurs que je vois quand mes pensées plongent en ses vins. Comme une toile, une peinture, un patchwork. Avec beaucoup de violet, des reflets mauves, roses, des rouges comme les fraises, les framboises, les groseilles, et du noir, profond et très fin, subtil, comme du chocolat, des mûres, des myrtilles. De la gelée de fruits, à peine granuleuse. Le rosée de saignée, grenache et carignan, n’a de rosé que le nom et le souvenir de ses 24h de macération, plutôt pourpre fushia, inouï, tu le bois à température ou à peine plus frais, mais à peine vraiment, c’est hyper concentré, l’improbable sans-soif et dense réunis en une même gorgée, oui danse. Jamais de marquage trop sudiste qui grille, ou trop soleil qui crame, lourd ou pâteux, non c’est digeste, ça vole dans les airs, la tramontane légère qui chasse les nuages, pas le vent chaud d’Espagne qui amène l’orage, ça glisse tout seul sur ta langue, entre deux mots, deux phrases, deux sourires.

vignes haut michael georget

Patience et persévérance, c’était aussi les mots maîtres de notre rencontre, l’enseignement. Ne jamais rester sur un moment loupé. C’était le samedi, je m’étais greffée à un groupe pour l’aider à désherber la parcelle fraîchement plantée en haut, à côté de sa maison. Enlever les chénopodes, et faire un paillage, c’est-à-dire piétiner l’herbe en place, qu’elle devienne comme une couverture pour le sol, et qu’il ne reste pas à nu. De chénopodes en chénopodes, le petit Raphael me parlait, le reste du groupe riait, j’ai commencé à me sentir à moitié là, à moitié moi, me frotter les yeux, éternuer, me moucher dans mon t-shirt, « je vais me laver le visage, je ne vois plus rien ». Soudain devant le miroir de la salle de bain, sans préambule aucun, je me suis retrouvée face à un reflet qui ne me ressemblait plus beaucoup. Les yeux rouges et gonflés, genre stade de myxomatose assez avancé, des poches d’eau sous et sur les yeux - oedèmes je crois. Céline m’a emmenée à la pharmacie, qui m’a envoyée direct aux urgences. Corticoïdes et antihistaminiques, quelques heures plus tard, je suis revenue, c’était le déjeuner, j’étais shootée. Bref, ratée la journée, si ce n’est que j’ai découvert que j’étais une allergique. Une vraie.

vignes michael
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La frustration est moteur. Je suis revenue approcher l’homme et son travail, au chai cette fois-ci. Et c’est là, les vins, les vents d’ici, la philosophie du vivant. Laisser la vigne vivre sa vie de liane, la laisser s’étendre, lui laisser l’apex, sa dernière fleur, tout au bout, tout en haut, qui est comme son antenne, sa façon d’être connectée. Laisser le sol être et vivre, préserver sa structure naturellement bien faite, naturellement parfaite, lui laisser son herbe, simplement la rouler, travailler en traction animale pour ne pas abîmer. Intervenir au minimum, dans la piété, et n’être jamais dans le combat ou la lutte. Aller dans le sens du vivant en somme. « L’objectif réel de la vigne, ce pour quoi elle est là, c’est de faire des pépins. Pas des raisins. Son but, c’est de procréer, comme tous les êtres vivants finalement. Mais nous les hommes on est là pour cueillir les fruits. Donc, l’idée c’est de guider la vigne dans son travail à créer des pépins, et accessoirement de beaux raisins ». Il a parlé de sa difficulté à comprendre les vignerons-négociants, « ils jouent pas le jeu ». C’est un métier différent. La beauté de l’approche de vigneron, de Michaël, c’est de créer toute la chaîne. Soigner la terre, la plante, être le maïeuticien de la vigne, et ensuite travailler les jus, les élever, les observer, les amener à s’exprimer. Toujours cette superbe qui se dessine, ce métier qui me fascine, qui anime, ce qui veut littéralement dire, qu’il donne une âme, ces gens qui se dédient à ça, à cette vocation chronophage, épuisante, et magnifique. Comme le vent s’est un peu calmé, ce soir il va traiter jusqu’à minuit, ou même une heure du matin peut-être. Il sourit. 

 
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