Zé : la cave des nomades

Zé : la cave des nomades

Chai sous influence, Vitalic tape dans le boumeur, à fond, et donne la cadence aux dreadlocks qui se balancent, putain il n’y a que moi qui n’en ai pas ! Il faut tout préparer, c’est mise en bouteille. Ça s’active, ça check les derniers détails, sourire, ça sautille un peu par ici, les pompes, les cuves, tout nettoyer, tester la machine pour les bouchons, le débit, organiser l’espace, mettre les enfants devant les dessins animés, aller boire un café, et c’est parti. 

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Le liquide rouge, bien rouge, sort de la cuve, passe dans le tuyau, rejoint le rectangle en acier qui se remplit et déverse les 75cl de jus dans 4 bouteilles en même temps, sous le contrôle des yeux de Joao, à qui Juliane donne les bouteilles vides, et moi, de ma basket sale, j’actionne la pédale qui vient enfoncer le bouchon de liège marqué cave des nomades dans le flacon tout frais, puis je pose sur la table, et Juliane encore, ou bien Zé, récupère et entasse dans la cagette. Manoeuvre bien huilée. Et pourtant, parfois la machine déborde, et c’est marée sanglante sur le sol, parfois le bouchon est un chouïa décalé, et ça foire, putain c’est chiant. Au bout d’une centaine, je crois qu’on est rôdé ! On s'ennuie presque quand tout fonctionne correctement, non ?

C’était prévu que je vienne ici, Rencontrer Zé. Mais on n’avait pas dit quand. Et puis, quand j’étais chez Kris, du collectif anonyme, il a vu ma bagnole garée dans la montagne, voilà, ça y est mon logo auto-collé sur la carrosserie, il s’est trouvé une utilité, et il m’a appelée, il m’a parlé de la mise en bouteille, et je suis venue faire la chef du bouchon. Et donc j’ai rencontré Joao, qui est portugais, qui est un proche de Zé, assez proche pour partager le même appartement, qui bosse avec lui depuis plusieurs mois, et qui est graphiste aussi. J’ai rencontré Juliane, son intonation allemande légère, là elle bosse avec eux, mais la semaine prochaine elle ira ailleurs, elle ne sait pas trop où encore, probablement ramasser des abricots, en Espagne, elle vit en petite communauté, dans la montagne, dans des yourtes. Le midi on s’est fait des casse-croûtes au soleil devant les 9 caves, en fait les 9 caves, c’est 9 caves de vignerons, et ils ont créé un restau aussi qui vient d’être repris par un couple de hollandais, qui fait une salade verte assaisonnée au citron et à la menthe qui est très bonne, mais aussi des petites assiettes de jambon et rillettes, et des petits plats, petits, mais délicieux, et au-dessus, là, au-dessus de ce patio délicieux lui aussi, qui sent tellement bon le sud, qui est tellement agréable avec ces couleurs lumineuses et délavées, et ses bougies de cires qui dégoulinent sur les magnums vides, il y a quelques chambres, c’est le gîte. Voilà donc après la pause dej on a fini la mise en bouteille, et puis le soir, on s’est tous donné rendez-vous chez Zé. En fait, il s’appelle José. Mais du coup, c’est Zé. D’instinct j’aurais dit Jo, mais c’est vrai que Zé c’est plus distinctif. Et on a bu plein de vins, je ne me souviens pas de tout, on a mangé du poulet et des penne, et il y avait une sauce végétarienne pour Juliane. On a goûté le pâté de Jean-Louis, oui parce que c’est là que j’ai rencontré Jean-Louis ! Ah Jean-Louis ! Il m’a fait rire trop fort avec ses histoires de tonte de brebis un lendemain de cuite. Et c’est ensuite un peu grâce à Jean-Louis que je me suis retrouvée le samedi à désherber chez Michaël au domaine du Temps Retrouvé, à atterrir aux urgences à cause d’une allergie aux graminées, comme ça progressivement que j’ai fait connaissance avec Béa, avec Vincent le maraîcher, avec Martine, celle qui fait les pickles et les gâteaux au chocolat sans gluten. Bref, je t’en reparlerai. Donc Jean-Louis est vachement sympa, il fait un super pâté avec du rhum et des raisins de corinthe, il m’a parlé du genre de marché organisé un peu clandestinement le mercredi après-midi entre les tunnels de maraîchage de Vincent, et on a échangé nos numéros, et ainsi je pénétrais le monde du produit, le beau produit qui se fait et se mange, ici, entre Banyuls, Saint-Génis-des-Fontaines, et Les Albères. Je ne partirai pas sans voir le marché. Ça aussi je t’en reparlerai. Et puis, donc, son rhum, à Jean-Louis, ça oui on l’a bien goûté le rhum ambré. C’est périlleux les rhums comme ça, parce qu’au moment où tu le bois, c’est un dessert, un ptit sucre, mais le lendemain, crois moi, ça n’a plus rien de doux, ou de caressant, ça tabasse, ça déglingue les neurones. Il y avait Sixtine aussi ce soir-là chez Zé, elle bosse avec lui lorsqu’elle n’est pas en arrêt à cause d’un douloureux accident. Et puis, kiko, ou Francesco, l’italien ex-sommelier à Rome, qui s’est mis à la vigne, qui s’est mis au chai, qui veut faire du vin, et qui bosse pour plusieurs vignerons à la fois, ici. C’était simple comme elle s’est organisée cette soirée. C’est parce que Zé il sourit toujours, il sourit même en plissant un peu les yeux, il est super accueillant, super détendu, super cool, en appuyant bien longtemps sur le [ou] de cool. J’ai pu prendre une douche chez lui, et ça c’était vraiment cool aussi.

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Zé il était nomade avant, il a voyagé beaucoup, vécu un peu partout aussi, il faisait souvent les saisons dans les vignes, et puis une nuit, un oeil qui regarde à gauche, un oeil qui regarde à droite, une jambe en l’air, une jambe à terre, bourré quoi, il a dit « moi je vais faire du vin », et puis voilà, après, le temps de s’installer progressivement, et il s’est vraiment mis à le faire son vin. Pour le bonheur de tous.

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« Mais en fait t’en as combien des cuvées Zé ? » Parce que franchement moi il me fait goûter plein de trucs, mais je sais pas toujours à quoi ça correspond, entre les jus tirés des fûts, et les bouteilles sans étiquettes. « bwarf je sais pas, 10 ». Ah ouais ! Il a dégorgé le pet’nat' là, dans le patio du 9 caves, merlot, chardonnay, muscat, ça a giclé partout, la petite bulle fine, rose, orangé. Trop bon. On retrouve bien le fruit et la fleur du muscat je trouve. Le blanc de chardonnay, grenache, macabeu, est salé, je me suis même demandée si c’était pas moi qui me léchait moi-même les contours de la bouche où il devait rester des souvenirs de ma baignade de quelques heures plus tôt, mais non. C’est vraiment iodé. C’est vraiment la chair d’amande aussi, une pleine poudre d’amande, bien suave. Pas verte. Le Grande Machimbombo, merlot, carignan, syrah, grenache, ça goûte vraiment très bien, particulièrement aujourd’hui dit Kiko. C’est très élégant parce qu’il y a un côté pinot noir, comme le noyau de cerise que t’aurais sucer jusqu’à presque le croquer, cette finesse pleine de charisme, et t’as un fruit bien juteux, ample, qui tire sur le fruit cuit, grillé, il fait chaud ici, mais ça n’a rien de lourd ou pâteux, non ça reste frais. C’est complexe dis, le chocolat, un peu de violette, du poivre, des épices même, une gelée de mûres, du cassis sucré. Et ça me fait penser à ces bonbons durs que tu finis par croquer et qui ont un truc pâteux presque liquide au coeur. Trop bon Zé !!! Souvent il mélange les élevages fûts, cuves, amphores. Terroir de schistes. Une trame amère, acide, ample, chaude, douce, droite, granuleuse, qui se dessine, qui se dessine très très bien.

Il a ses longues immenses dreads juste au début de la nuque, que parfois il rentre dans sa casquette, il est authentique, généreux, il se dandine sur de la techno, il serre fort ses enfants dans ses bras.

 
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