Imanol Garay, sillonneur pyrénéen

Imanol Garay, sillonneur pyrénéen

J’ai collé mon oreille au trou de bonde de la barrique et j’ai écouté le liquide animé. J’ai écouté le vin qui remue et qui s’agite, celui, insomniaque, qui jamais ne s’endort, et toujours vit. Je ne l’ai pas vu non, je l’ai juste entendu, mais je peux l’imaginer. Respirer bercé par le fût. Se mouvoir, s’élever, grandir, se gorger d’expérience, écrire son histoire, veiller sa vérité. « Il faut venir goûter mes barriques qui sont à Madiran, c’est là qu’il y a toute la magie ». 

barriques marina imanol

Je suis entrée dans le monde d’Imanol parce qu’il m’a ouvert grand la porte. Il est de ceux je crois qui brûlent de partager, de transmettre, d’expliquer. Cela permet parfois de mieux se comprendre soi-même de raconter son travail aux autres. Et Imanol, ça turbine tout en complexité. C’est dense et alambiqué à en perdre la tête tellement il y a de réflexions, de doutes, d’hésitations, ça grouille d’idées, fourmille de rêves, d’envies, gesticule devant la convention, chancèle et se révèle. Obscur ce tumulte perpétuel ? Un peu peut-être, oui cette fièvre de passionnée qu’il a Imanol… Comme tiré, poussé, d’une force qui vient d’en haut, dans une direction précise, il suit son chemin, aveuglément, mais les yeux grands ouverts. Pour le coup, c’est un vrai intuitif. Un vrai, vraiment. 

Madiran

Il a été tonnelier longtemps. Parcourir la France des vignerons pour vendre des barriques. L’opportunité de rencontrer et côtoyer beaucoup d’hommes et femmes du vin, d’apprendre, d’explorer, de goûter, comparer, et probablement de faire germer la graine d’une oeno-destinée. Il fait beaucoup de kilomètres. Il a du mal à rester bien ancré, la notion de l’espace toujours étendu et extensible, ça peut déphaser. Originaire de San Sebastián, toujours un oeil fasciné vers les Pyrénées, Imanol s’implante là dans ce sud-ouest français, chez lui, il l’est partout tant qu’il aperçoit la montagne. Sans vigne au départ, l’aventure démarre avec du négoce. D’ailleurs, ce matin-là, on a rendez-vous au domaine Pichard à Madiran. Il achète du raisin à Jean depuis un bout de temps maintenant, et y vinifie quelques barriques, amphores, cuves. On a regardé les vignes qui s’étoffent, on a vu l’herbe prendre ses aises, ça a chagriné les deux vignerons, mais on n’a pas vu les montagnes au loin à cause du brouillard, et ça, c’est moi que ça a chagriné. 

Jean & Imanol Domaine Pichard

Jean et Imanol sont très complices. Même s’ils n’ont pas les mêmes approches pour vinifier leurs raisins. Chez Pichard, on veut un Madiran classique « on pense que c’est ça qui nous sauvera. On est là où on nous attend. Le Madiran c’est un vin de table, de gastronomie, corpulent, un vin qu’on laisse vieillir, pas un vin de soif ». On a goûté quelques vins en fût, le tannat ça tape les dents et le fond de la gorge, mais au coeur, il y a toujours un très joli fruit. On a goûté quelques vins ayant de la bouteille, et là, c’est bien sûr plus en place, c’est plus fondu, c’est bien noir, ça part sur le cacao et le café frais moulu, dense mais fin. 

Imanol, je crois qu’il a essayé de me semer avec sa dégust’ en fait. Il était à peine 10h, le blanc qui goûte la prestance de la pomme acide et de la tarte à la rhubarbe avec une cuillère à soupe de crème fraîche, bien fraîche, le grand Ixilune en devenir, les différentes barriques de tannat qui feront Abiatu et Altannativa, la salinité, l’iode, partout, la fraîcheur, le fruit, ça fait saliver, dents bien sèches et rugueuses, la force, la puissance, la caresse, la finesse, la chair écrasée d’une cerise rouge. Les vins ne sont pas finis, pas assemblés, mais ils annoncent au moins la couleur (du fruit). Reste encore un peu de sucrosité. À 10h30, ma tête tournait. 

Jean et Imanol forment un beau duo, côte-à-côte, ils tracent deux routes différentes, mais savent emprunter les ponts qui les réunissent. 

Brebis Irouleguy
Terroir Irouleguy Imanol Garay
Quad Imanol
terroir

Le lendemain, rendez-vous de nouveau avec Imanol, l’homme qui sillonne, mais cette fois-ci, à Saint-Etienne-de-Baïgorry. Je suis encore en retard. On laisse la voiture au chai-garage-grange, il y a une famille de chauve-souris qui vole à ras de plafond, on enfourche le quad, et on monte là-haut, là où il a planté de la vigne. Il faut en vouloir pour la planter là, la vigne. « Ça peut prendre 30 minutes de faire un trou là, pour planter un cep, imagine le boulot ». Pente plus qu’abrupte, caillasse friable terreuse magnifique magmatique (de l’ophite ? j’avoue que je suis mauvaise élève, faut prendre des notes avec Imanol !) marron comme du cacao, et de l’herbe, de l’herbe, partout, si bien qu’on les voit à peine les minuscules pieds de vigne qui naissent tout juste. Des montagnes vertes partout autour, on est cerné. On a pris les pioches pour biner, mais Imanol regarde ses vignes, il me montre, m’explique, contemple, soucieux, l’ampleur du labeur « il y a des jours tu vois, quand tu regardes tout ce que t’as à faire, ça te décourage ».

 

Carré vibratoire mildiou

Il fait une expérience sur une partie de la parcelle, il ne la traite pas, à rien. En fait, il la travaille au niveau vibratoire la vigne ici. Hein ? Oui, tout est vibration, tout est énergie, il a réfléchi longtemps avec son ami Axel, et il a remarqué que le mildiou débarquait sur la vigne parce qu’il lui manquait une vibration, il y avait un déséquilibre. Alors, il a investi dans ce carré, là, oui ce truc, qui, parfaitement étudié dans ses proportions, sa structure, son matériau, vient transmettre à la vigne les bonnes vibrations. Pour l’instant, ça marche… 

imanol chien montagne.jpg

Imanol a une conscience très éveillée du vin et de la vigne, comme s’il en percevait les différentes couches, dimensions, il a une approche toute basée sur le ressenti, intuitive. Il a cette sensibilité facile au vivant, cet élan affectif pour le chien, la plante, le sol, la nature. « Tu vois par exemple plus tu donnes à ta vigne, plus tu sues en la bossant, plus elle te le rend énergétiquement, plus elle te donne de satisfaction. C’est un échange ». Il me montre les feuilles, les petites antennes de la vigne « regarde, elles communiquent entre elles, elles se transmettent les informations, elles sont reliées ». 

Vignes Imanol
imanol soucieux.jpg
Vins Imanol Garay

Un vigneron qui sillonne, la terre, sa pensée, qui avance, qui tâche, qui bine, creuse, fouille, investigue, c’est une quête infinie, il cherche, il bouillonne, il a besoin de faire, de créer, et moi aussi je le ressens son tumulte pyrénéen, le secret qu’il apprivoise. À goûter ses bouteilles, Ixilune semble un chenin, Clandestinus est un grenache qui pinote. Des vins de gastronomie, c’est ce qu’il fait, et ce qu’il veut. Il met souvent un peu de blanc dans ses rouges pour amener un peu de tension. Je ne crache plus, je laisse les vins descendre dans ma gorge. 

Imanol chai dégustation

Je crois qu’Imanol est très riche de toutes ses alliances avec les vignerons de Madiran, d’Espagne, d’Irouleguy, il est très riche de toutes ses rencontres qui ont attisé sa curiosité et son cheminement, comme si chaque personne était clef et l’orientait davantage sur sa voie propre, chaque vin dégusté aiguisant sa soif, chaque raisin apportant une note supplémentaire à la symphonie qu’il compose.

 

On se quitte à Saint-Jean-Pied-de-Port sur un filet de merlu et une bouteille de domaine des Ardoisières Argile 2016. 

 

 
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