Michon au diapason : ça se bouscule à chaque rang & une bio-ferme autonome pour le domaine Saint-Nicolas

Michon au diapason : ça se bouscule à chaque rang & une bio-ferme autonome pour le domaine Saint-Nicolas

Six, c’est le nombre d’applications sur son téléphone qui lui permettent de connaître les prévisions météo. Oui, six. Et elles annoncent toutes quelque chose de différent.

Le temps, ici au domaine Saint-Nicolas, c’est un peu l’épine. Parce que le tempo de la vigne dicte ta cadence, parce que la pluie, les températures, le soleil, conditionnent ta plante, alors t’as interêt à suivre, à être attentif, à être à l’affût même, quitte à ce que tu t’oublies un peu toi-même, parce que ton rythme n’est pas celui de la vigne, parce que t’es crevé, parce que t’as mille soucis qui tombent au même moment, parce que putain il va pas encore geler quand même… Mickaël - l’un des deux fils de Thierry - hésite à installer sa tour anti-gel « grrr 2°C c’est borderline, je vais encore pas dormir cette nuit moi ». Oui, ce gel 2017 ça a traumatisé tout le monde, à juste titre, quand tu perds tout hein… ben… après tu trembles. Quand il montre les photos des vignes gelées de l’année dernière, Thierry il a sa moue qui dit tout. Tout le dégoût, la désillusion, la frustration. 

Vigne thierry michon domaine saint nicolas
Thierry Michon

On est fin avril sur l’Île-d’Olonne, la vigne pousse frénétiquement sur les 39 hectares du domaine. Et c’est la panique, parce qu’il y a un boulot monstre, et qu’ils n’arrivent pas à embaucher, parce que tout simplement, personne ne semble vouloir bosser. Thierry, il est toujours débordé, toujours pressé, toujours dans le jus ! Ça me fait rire, oui ça me fait rire, parce qu’il a toujours la banane malgré tout, et qu’il ne s’arrête jamais d’être joyeux, de balancer des blagues, d’être à fond dans son truc, de prononcer des mots et des phrases très vite dans sa barbe - façon de parler - qu’on ne comprend pas toujours avec c(e)t’ accent vendéen. L’expérience allant, l’habitude de la route, de la déroute, de la débrouille, je m'imagine qu'on doit se faire véritable optimiste de décision. Vigneron, c’est une course permanente, une course après le temps et contre la montre, avec les autres, et contre soi. Une discipline de vie, un engagement envers la nature, on dirait. Les jours fériés, les dimanches, les horaires, ça existe à peine ici. La flemme, ça ne se conçoit pas. Se plaindre, c’est une perte de temps. Il ne reste plus que l’élan, l’impulsion, le geste, l’action, et la sueur. 

vignes thierry michon

Pendant une semaine, 7 heures et demi par jour, j’ai attaché du chenin, du chardonnay, du pinot noir, et du groslot sur différentes parcelles. Il y avait Aurélie qui était toujours là. Elle commençait même avant moi, elle faisait ça depuis plusieurs semaines déjà, et elle continuerait plusieurs semaines après moi. Elle était un peu mon héros. Rapide à la tâche comme à l’attache, à peine à s’étirer et rouler une cigarette de temps en temps, jamais à se plaindre. La classe. Moi, il me semblait que je souffrais. J’avais le bas du dos brûlant, mon corps qui me détestait de lui faire subir cette espèce de cambrure inversée - pliée en deux ? -  frugalement appuyée sur mes cuisses contractées, le regard centré sur une liane menaçant de péter, de craquer à chaque instant, à la moindre contorsion maladroite, et crac, putain, fait chier. Les vignes sont proches de la terre chez Michon, et la terre est basse. La douleur du bas du dos remontait dans toute ma colonne vertébrale, me lançait jusque dans les omoplates, venait crisper mes semblants de muscles abdominaux, et descendait jusque dans mes fesses en une espèce de crampe. Bref, ça m’a fait mal d’attacher. Mais c’était de beaux moments d’introspection, en tête-à-tête avec la vigne. 

Aurélie & Sandrine
Vignes attache Domaine saint-nicolas

Le ciel se déversait en cascades à intervalles réguliers, des précipitations que j’appelais déluges, et qu’Aurélie appelait bruine. Alors on s’équipait de ces habits imperméables de cosmonautes jaune canari rendant risible chaque pas, chaque mouvement collant au précédant. Nos mains mouillées, gelées, attachaient au fil de fer, du bout des doigts, les astes glissantes et capricieuses. Sandrine nous rejoignait chaque après-midi, chaque tantôt comme ils disent les vendéens. Et parfois il y avait Lola aussi, Charline, et l’épouse de Thierry, Anne-Marie. Bonne équipe soudée dans l’émulation, la compassion, l’apprentissage de ce minutieux, fastidieux, et nécessaire labeur. Le soir, t’es rincé. Mais après quelques jours, c’est vrai on s’habitue, on s’y fait. C’est toujours une question d’entraînement.

Pauline

Du vent tout le temps sur l’île-d’Olonne. L’impression de vivre dans un courant d’air. Proximité de l’océan, les marais salants, l’air est frais. Et iodé. La brioche vendéenne est grasse. Et sucrée. Savant équilibre, savante complémentarité. 

Mika travaille souvent au chai. Il est intuitif pour les assemblages des vins. Ça ne s’explique pas, c’est juste qu’il a l’impression de savoir. Il travaille également sur le projet d’une ferme. Il en rêve un peu nuit et jour de sa ferme, il était (il est!) censé me faire un super schéma explicatif du projet, mais il n’a pas (encore) eu le temps… cf la course contre la montre…

Juments domaine st nicolas

Alors. Panorama. 10 hectares de forêt, et 30 hectares dédiés à la ferme, dont 15 hectares pour le foin, 10 de sous-bois pâturés et de terrains pour les animaux et 5 de culture de céréales : blé, orge, seigle, féverole. 

L’idée, le but, le fer de lance : avoir des terres vivantes, entourer les vignes de vivant, mettre du vivant. Partout. Et aussi assurer une production de viande, bière, miel (…) qui soit bio de A à Z et qu’il puisse conduire en totale autonomie. Par exemple, il a aujourd’hui neuf ruches (d’ailleurs, il compte bien en installer davantage et à différents endroits) qui lui donnent un miel, qu’il utilise pour déclencher la seconde fermentation de ses bières une fois qu'elles sont en bouteilles. L’idée c’est de développer ça. La production des céréales lui servira pour la bière, mais aussi pour nourrir les vaches. Il ne sait pas encore quelles races de vaches ce sera, probablement des Maraîchines ou des Highlands. Les vaches donneront des veaux, elles donneront de la viande, elle créeront du fumier qui viendra enrichir le sol, lui redonner des bons nutriments. Rendre au sol ce qu’on lui a pris en quelque sorte, et lui apporter de la vie. C’est un cercle.

Il y a aussi deux juments que Mika aimerait bien emmener bosser dans les vignes, même si ce n’est pas évident. Une basse-cour à terme ce serait bien aussi. 

Voilà. Et une étable, un petit labo pour le miel et la bière, et un peu de place pour stocker le matériel. 

Ruches domaine st nicolas

"Cette biodiversité pour la vigne c'est génial. Ça prend du temps, je (ne) suis pas paysan depuis toujours non plus, donc j’apprends tous les jours, et l’idée c’est de développer ça au fur et à mesure. Ça prend des années" dit Mika.

Essaim d'abeilles
Vignes ruches abeilles thierry michon

Quand je suis arrivée ce soir-là sur le domaine, et que j’ai rencontré Mika, il criait après son Dobermann. Jessy coursait Youka, oreilles pointues et dressées versus chienne soumise à oreilles flanchantes. Ça faisait un peu flipper. Et je me souviens avoir pensé, putain le type a l’air vénère. Et c’était vrai quelque part. J’avais senti ce côté brut de décoffrage, un peu bougon chez lui, son côté en rébellion, genre « fait chier le monde à ne pas tourner rond ». Avec du recul, je crois que je comprends aussi que c’est ce qui lui donne cette force, cette énergie pour se lever tous les matins et aller se battre et se débattre, cette envie voire ce besoin de faire, de tout faire, d’avancer, pour changer le monde à sa façon, à son échelle, comme il dit. 

Mika Michon

Finalement, Jessy et Youka sont devenues copines, et nous aussi on est devenu copains. Et derrière la mine renfrognée, il y avait un large sourire et des yeux très bleus. Derrière l’approche un peu sauvage et abrupte, il y avait une fine intelligence de la nature et de l’ordre des choses, il y avait un soin vrai et entier, il y avait un don, simple et pur. 

Juste avant mon départ, c’était la mise en bouteille du rosé. Denis et Mika ont pompé la cuve pour éliminer le trop-plein de gaz pendant un peu moins de 10 minutes. Comme une douche. Ils ont ajouté un tout petit peu de soufre. Et puis on a lancé la machine d’embouteillage. 

Chai Thierry Michon île d'Olonne

J’ai regardé les magnums se remplir de ce jus tout rose, et j’ai filé au volant de ma porsche comme on aimait blaguer en parlant de ma fourgonnette.

 
Barouillet pas barbouillé en bas roue yeah (ben quoi ?)

Barouillet pas barbouillé en bas roue yeah (ben quoi ?)

Romuald a la promptitude, l'Ambitio a la fraîcheur, et respectivement

Romuald a la promptitude, l'Ambitio a la fraîcheur, et respectivement