Closeries des Moussis : liage sur la parcelle de Cantenac

Closeries des Moussis : liage sur la parcelle de Cantenac

Pascale me donne la lieuse et un petit pot en plastique plutôt bien étudié. Tu l’accroches à tes trous de jean, et à l’intérieur se trouve une bobine de fil de fer recouverte d’un genre de papier kraft. Parfois, Michel du Clos de Jaugueyron leur prête la lieuse électrique, qui dépote. Mais pas aujourd’hui. 

Lieuse
Lieuse

Elle me montre le geste. Plier, abaisser les astes de la vigne - ces bois qui s’échappent du tronc, et qui porteront les fruits - à l’horizontale, et les attacher au fil de fer qui les supporte. 

Ma lieuse me permet de faire un twist avec le fil de ma bobine, et de couper. 

C’est simple. 

Mais, faut prendre le coup. 

Liage Closeries des Moussis

J’ai peur de péter les astes, à les tordre comme ça. « Tu sais, c’est souple, c’est une liane la vigne » dit Pascale. Ouais, c’est vrai. Il faut prendre soin de la plier dans la bonne direction et de l’accompagner là où ça pourrait casser. Et tout va bien. 

J’ai peur de dézinguer les bourgeons. Et ils sont magnifiques ces bourgeons… C’est un peu la promesse. Celle du temps qui passe, et qui efface les mauvais souvenirs. Celle qui donne toujours de l’espoir parce qu’il y a toujours renaissance. 

Bourgeons Closeries des Moussis

L’éveil. Le réveil. 

C’est beau à la vigne cette période. Ce sentiment que la nature sort de sa torpeur. Ça me remplit de douceur. L’effet de la rosée un matin d’été. Soudainement, ouvrir les yeux, et voir le jour, voir le paysage se colorer, retrouver nuances, humeurs, et gaieté. 

Alors il y a ces petits yeux verts et roses dans ces vieilles vignes pré-phylloxériques qui font la cuvée Baragane, à Cantenac. Baraganes c’est le nom des poireaux sauvages qui y poussent. 

Il y a de l’herbe et des trèfles entre les rangs, qui nous rappellent et nous rassurent : les sols sont vivants. Pas comme sur la parcelle voisine d’ailleurs. 

L’extrémité des astes fait apparaître une toute petite goutte. La vigne pleure ! C’est la sève qui circule, la vigne se réveille, elle s’épanche, s’attendrit, elle sanglote, elle émerge. Plier les astes et les lier aux fils permettra alors d’orienter, de discipliner la pousse.

Pleurs de la vigne Closeries des Moussis

Il devait pleuvoir ce matin-là, mais finalement c’est le soleil qui nous baigne de sa lumière douce. 

Youka fait des glissades entre les rangs de vignes. Elle court à fond la caisse, s’élance et chancèle, comme un long-board sur les flaques.

Ça tire sur le dos de faire le liage. Mettre les mains, voir, observer, toucher, comprendre, la perception du vin change, comme si tout ce que j’avais appris soudain, et goûté, commençait à peine à prendre sens. 

C’est mon printemps à moi aussi, naître à nouveau.

Pause déjeuner. Y a plein de restes d’hier soir. Calamars et couteaux, pain, bière belge, salade, fromage, café, spéculos.

Pascale et Laurence sont complices. Complémentaires aussi. Ça se chope quand elles parlent de leur vins, au chai, de leurs formations et expériences différentes (Laurence est ingénieur agronome, Pascale oenologue), elles tirent cette force tranquille, cette sagesse ? L’art d’utiliser les ressources de chacune, de jongler entre les différents points de vue, et les possibilités d’expérimenter. Leur équilibre. Ce non-formatage.

Quand elles se lancent en 2008, elles avouent, elles doutent, est-ce qu’elles arriveront à faire du vin ? Au départ, elles cumulent avec un autre boulot. 10 ans plus tard, oui, elles y arrivent, à faire du vin.

Cette confiance qu’elles donnent à la nature, l’envie de s’investir, le goût des vins qu’elles aiment faire… Quand ça se désaccorde, elles se sont promis un truc, elles choisissent la solution la plus sage, la moins risquée.

Pétillantes sur leur parcelle de Margaux, où on achève le liage pour la journée. 

Mes chaussettes sont trempées.

 
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