Domaine de l'Île Rouge : Antonin, terre, mer, merlot

Domaine de l'Île Rouge : Antonin, terre, mer, merlot

« T’as d’autres chaussures Pauline ? » C’est vrai que je n’suis pas franchement équipée niveau godasses parce que c’est bien trempé à Lugasson autour des vignes d’Antonin. Malgré tout, chance du débutant, un rayon de soleil se faufile avec nous au-travers du bois qui mène aux parcelles du domaine de l’Île Rouge. 

Vignes Domaine de l'île rouge Lugasson
Vignes Antonin L'île Rouge

Des arbres, des près, voisinage vivant pour la vigne qui s’enracine dans une terre - du coup - carrément plus riche, plus saine, plus peuplée.

Entre deux parcelles, une friche en cours d’acquisition, pas pour ajouter de la vigne non, pour l’instant ça lui suffit ces deux petits hectares, mais pour mettre des animaux peut-être, des haies, des arbres…

Au loin, un grand chêne, Antonin se demande ce que ça donnerait d’en faire des fûts : vinifier ses vins dans le chêne du domaine. Belle cohérence terroiriste.  

Il a un CV atypique (quel CV ne l’est pas cela dit…) notre vigneron de l’Île Rouge, éclaté entre terre et mer : ingénieur agronome de formation, l’idée de faire du vin lui trotte dans la tête, mais les fonds marins l’attirent… Converti à l’aquaculture, il se lance dans la crevette à Madagascar. Ça dure 10 ans. Puis, il décide de rentrer vivre en France, et de revenir au vin. Par sa belle-famille, il trouve ces parcelles lugassonnaises, au sud de Libourne, s’arrange avec les voisins, et s’installe là en 2015. Madagascar l’a marqué, et ici, dans ces terres girondines pas toujours très bio, il se veut, se voit, un peu comme sur une île. Protégé et animé d’une philosophie un peu différente. D’où le nom de l’Île Rouge (que l’on donne à l’Île de Madagascar). 

Peu de moyens, beaucoup d’ingéniosité et de débrouille, il s’installe avec ses tripes, et son coeur. Il travaille seul, à la main. Quand il a repris les vignes, c’était du 100% merlot, et il trouvait ça un peu ennuyeux d’avoir un seul cépage, alors il greffe du castets. Opération chirurgicale, vignes à pansements dont il devrait récolter les fruits cette année pour la première fois. 

Il vous explique : 

Greffe des castets

C’est le 10 avril, les vignes sont déjà taillées, il faut attendre que la terre sèche un peu après toute cette pluie, et décavaillonner. D’ailleurs, un sanglier a déjà commencé le boulot, mais il a loupé un peu de surface. 

Chai Domaine de l'Île Rouge

Le chai, c'est un peu la caverne d’Alibaba. Antonin a le projet de l’aménager cette belle carrière de pierre, de la rendre plus pratique, c’est-à-dire d’y mettre un sol, une lumière… « C’est un peu roots là » il a dit. C’est vrai c’est un peu dans son jus, mais ça gagne en magie… Le style de la lampe frontale n’a pas sa pareille pour aspirer le jus d’un fût à la pipette.

Chai domaine de l'île rouge antonin jamois
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On goûte deux vins, 2016, mis en bouteilles. 

Antonin Jamois l'Île Rouge Petnat
Pet nat antonin jamois L'Île Rouge

D'abord, la bulle ! Mais oui, Antonin, il fait un pétillant naturel 100% merlot ! Pas d’ajout de levures, ni de sucre, la bulle se créé naturellement à partir du sucre naturellement présent dans le raisin. Naturellement, naturellement, naturellement, vous avez compris n’est-ce pas ? Contrairement à un crémant ou un Champagne. Raisins pressés en grappes entières, très légèrement, d’où cette couleur rose pâle, et ces arômes grenadine. Ça mousse, c’est aérien, c’est hyper frais, ça-se-boit-tout-seul. Cette bulle c’est un boulot de dingue à dégorger manuellement (pour extraire le dépôt de levure de la bouteille), on dit à la volée. Un joué de bras, de mains, qui déjoue la gravité, à l’envers, décapsulage-essayer de ne pas perdre la moitié du vin de la bouteille-extraction du dépôt-recapsulage. Ça prend du temps, de la dextérité, beaucoup d’huile de coude et de volonté. 

Il utilise aussi sa bulle pour faire démarrer la fermentation de ses autres cuvées, à la manière d’un levain pour le pain, on dit que c'est un pied-de-cuve. 

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Petite Terre, c’est 100% merlot aussi, (puisque les castets n’ont pas encore donné fruits). Pas de fût. Ça permet de retrouver un merlot expressif, loin d’un bois au merlot. C’est un beau, beau, fruit qu’on a là, un cassis, un peu de violette, c’est très droit, avec une pureté un peu genre je suce des cailloux, un côté calcaire surprenant. Petite terre, petite bombe…

Antonin tire à la pipette, trois vins qui dorment dans les fûts, trois vins complètement différents, avec un bois encore plus ou moins intégré au jour de la dégustation. Il n’est pas entièrement satisfait des tournures que prennent les jus. Ça le fait réfléchir, il faut de la patience et de la douceur pour guider un vin, et surtout savoir prendre les décisions au bon moment.

 

J’aime beaucoup sa façon d’observer, d’appréhender ses vins. Très instinctif, le fait qu’il ait été tenu à l’écart du monde du vin (à Madagascar) les dernières années, semble le rendre en quelque sorte vierge d’idées préconçues, de règles et mantras superflus. Il n’est pas pollué par des dogmes ou modes oenologiques. Il travaille au feeling de ce qu’il aime, sait, sent, a appris. Il travaille avec Bon Sens. 

Antonin Jamois L'Île Rouge

Depuis le chai, on entend les grenouilles qui croassent. 

Je laisse Antonin retrouver sa famille. Il est tout humble face à son vin, il a plein d’idées, plein de projets, et sa première exigence c’est surtout que ce soit bon. 

Mais en fait, c’est déjà trop bon. Le merlot qu’on voit trop peu, et qu’on voudrait tout le temps.

J’ai franchement hâte de suivre l’évolution de l’Île Rouge…

 
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