Château Lassolle : Stéphanie Roussel

Château Lassolle : Stéphanie Roussel

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Il y a ce grand chêne dans le jardin, ce n’est pas qu’il est immense, c’est qu’il est majestueux, Régine dit, tri-centenaire, alors qu’on boit l’apéro, là, à l’heure où le soleil décide de s’enfuir, de se coucher, vers 19h30, et qu’il nous baigne dans la lumière jaune dorée qui tire sur l’orange, cette lumière complètement folle sur le mur en vieilles pierres, là où grimpe un cep de vigne, qu’on découvre en tournant la tête, par hasard, le détour d’un regard, et wouah-ou, les yeux grands, brillants comme ceux d’un bébé, la bouche entrouverte, le bonheur logé dans le creux des joues, c’est incroyable la lumière. Une petite bulle, oui Stéphanie elle aime bien pour démarrer une petite bulle, ça rafraîchit, ça ouvre l’appétit, ça fait saliver, d’ailleurs c’est le but de l’apéro, dérivé d’apéritif, de son latin aperire, ouvrir, l’appétit bien sûr, et du saucisson de cochon, et de boeuf, de chez Laurent, le boucher de Casteljaloux, vers qui Josiane du primeur-brocante nous a orientés, Laurent qui a cet élevage de boeufs Bazadais, les vrais, ces gros boeufs gris, qui nous a sorti un train de côtes à l’os (côte de boeuf) assez hallucinant, et dont la page facebook inscrite sur sa carte de visite et que j’ai liké d’office s’intitule @BoucheriechezLaurent47.

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Merci Stéphanie, je lui ai dit, quand on a trinqué, parce que c’est des beaux moments tout ça, et elle a acquiescé avec son sourire largement horizontal et ses billes d’yeux pétillantes, « merci à vous d’apporter votre énergie aux vins Lassolle 2018 » puis elle a expliqué à François, que c’est important de vendanger à la main, parce qu’en touchant les raisins, en les triant, avec nos doigts, on transmet notre énergie au vin, on donne de nous, c’est notre empreinte un peu, alors c’est bien qu’il y ait cette espèce de bonne vibe ambiante. C’est important. Et de ne pas se faire polluer par des parasites aussi, comme le gars qui est venu la semaine dernière, enfin bon, on va pas en reparler, ça ne ferait que ranimer les mauvais souvenirs.

À 11h, on goûte le blanc qui tente, on goûte deux bouteilles, parce qu’il y en a une qui est défectueuse, c’est ferreux et métallique, rien à voir avec le blanc qui tente, et l’autre, c’est bon, mais on est en jour feuille, « en salade, ben oui, c’est un dessin de salade sur le calendrier », alors ça goûte bof, enfin comparé à d’habitude. Stéphanie dit que le vin se perd au milieu, il se cherche, elle fait ce geste du serpent qui tortille avec sa main, c’est marrant, d’habitude c’est super incisif, straight, bam, tranchant, direct, l’acidité, le salin, j’ai jamais bu un sémillon comme ça, j’en bois peu en fait des sémillons, et puis j’ai cet a priori un peu con comme tous les a priori, que le sémillon c’est floral, pâteux, lourd. Là non.

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Il faut aider Jean-Christophe qui vide les cagettes de raisins dans la petite machine à égrapper, les billes noires tombent là-dessous dans le bac, intactes, comme un gros caviar, il faut harmoniser avec ses mains, enlever le plus possible de rafles, de feuilles éventuelles, tout ce qui n’est pas baie de raisin. « En fait tout ça, ça va dans la cuve, et ça va faire comme une infusion » donc c’est essentiel que le raisin soit beau, pas écrasé, pas trituré, beau, rond, beau, (…) et donc que l’infusion, ce joli mot très juste pour signifier douce macération, soit propre, saine, faite à partir d’une matière première éclatante : le fruit, et pas la rafle, pas les feuilles, et pas les arômes de grains mâchés, trifouillés, maltraités.

En fait, dans le vin tu vas retrouver cet éclat du raisin : ce truc de « tu croques le grain, romps la peau, et ça éclate en jus », la pureté, la fraîcheur. Et les tannins doivent être doux et souples, comme les pépins, pas comme une rafle.

Voilà. Cette continuité parfaite entre ta sensation à grailler le raisin dans les vignes et le vin dans ton verre, c’est ça, c’est là, le truc.

Ça fait 17 ans que Stéphanie elle est là, qu’elle travaille les vignes, qu’elle fait du vin. Elle a toujours voulu faire ça. Elle est normando-bretonne, elle avait ouvert un bistro à Bordeaux, ça s’appelait Terroir Caisse, parce que tout le monde repartait avec des caisses de vin, et il y avait certains vins qu’elle servait comme ça en disant aux clients « non mais ça… ça, ça va pas vous plaire, c’est un peu trop comme ci ou trop comme ça pour vous, il vous faut quelque chose de plus classique » parce que évidemment, le client, piqué dans son ego, éveillé, curieux, il se jetait sur la proposition, non mais si, si, si, je veux essayer. « Ça marche à chaque fois, parce que, du coup, le gars est ouvert, réceptif, à des vins différents, qui sortent de ses habitudes, de ses goûts trop figés ». C’est gagné.

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Elle personnifie tout Stéphanie. Les vignes déjà. Sur la parcelle qu’on a aidée à vendanger, elle nous raconte qu’ « elles sont trop fortes, elles sont trop belles, regarde, c’était des blancs qui avaient été greffées en rouge, puis c’est comme si elles avaient dit « non, on veut pas », en même temps imagine on veut te faire changer de sexe alors que t’es une vieille vigne, c’est un peu perturbant quand même, alors ça continue de sortir en blanc, en même temps qu’en rouge, ça donne ces pieds un peu bipolaires,

c’est magique, elle est magique cette parcelle ».

Elle nous fait coller l’oreille à la cuve en inox « tu les entends, tu les entends chanter les jus ? » et s’exaspère « les enzymes de l’abouriou ces salopes, elles arrivent pas à finir les sucres », c’est super chiant. Elle a utilisé le presse-purée pour faire du jus et mesurer la densité, bon, va falloir assembler pour relancer ça « j’espère que ça va marcher, faut que ça marche ».

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Elle est sensible, cette femme. C’est son univers le château Lassolle, c’est elle, en elle, d’elle, - même si, elle en a marre que ce soit comme ça, elle veut faire un crowdfunding, que le château Lassolle devienne une aventure collective, avec un soutien financier, moral, amical, avec moins de galères aussi, parce que là ça fait beaucoup, la grêle, le gel, depuis 2 ans, pfff elle n’a plus de vin, il ne reste presque plus rien, ni à vendre, ni pour la consommation personnelle. « Qu’est-ce qu’on va boire ? »

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Cette alchimie yin-yang-esque, l’harmonie chez Stéphanie, la cohérence des contrastes mis ensemble.

Autant de douceur, rondeur, volupté, de caresse, velouté, gestes et mots formulés avec précaution et pincettes, que d’incision, direction, piquant, frottant, acide, amer, rudesse, du cuir et du coton, en même temps, elle ne mâche pas ses mots, elle dit, elle a la franchise pure et brute de décoffrage, qui t’enseigne doucement autant qu’elle te remet en place. Elle parle, un flot de parole, qui te fait oublier que t’as trop bu mais pas encore mangé, qui fait qu’elle oublie elle-même qu’il faut sortir le poulet du four et le découper. Elle parle, elle raconte cette émotion quand elle a bu ce vin-là, qui était tellement dingue, ce vin de Bourgogne de Lalou Bize-Leroy, qui a tout changé, une émotion, quand elle a pris la gorgée dans sa bouche, qu’elle s’est mise à pleurer, les larmes sur les joues, qui coulent, des sueurs froides, limite, voilà, l’émotion du vin qui te touche direct, direct dans ton coeur d’humain, et que t’oublies jamais, non, elle n’a jamais oublié cette gorgée.

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L’ADN rouge sur la côte à l’os en train de griller dans la cheminée, sur les braises des pieds de vigne, c’est bien cette cohérence locale, ça lui tient à coeur, tracer un trait qui fait le lien. Ce vin, c’est l’animal, le fruit, la finesse, le charisme, et l’ADN blanc, avant de partir, le matin, un peu iodé, l’équilibre, le jus, ananas, passion, une amertume noble, comme un zeste, citron ou orange, un vrai jus, sur la pulpe, la nectarine, la pêche, cette fraîcheur. Et le Rougé, pas rouge, pas blanc, pas rosé, un peu des trois, voilà, Rougé, qui glisse, frais, pressé direct, avec juste quelques grappes de raisins qui macèrent en amphore.

Stéphanie a cette science, elle a appris de son expérience, ses réussites, ses échecs, et aime - sait - transmettre. Elle parle du vin, ça vibre tout autour d’elle, elle te raconte, te confie, t’explique, image, lit dans les canons qu’on s’enchaîne, joyeux, ripaillant, elle est critique, elle décrypte, touche, appréhende, et jte jure, ça me met une claque, je n’ose plus rien dire, de mon palais si modestement, humblement, amateur, j’écoute et j’absorbe.

Les vignes sont à hauteur d’homme, logées, protégées, proches des pins, des haies, des forêts, avec François et Arthur, après les vendanges on s’est allongés sur le sol, sur la parcelle du blanc qui tente, on a fermé les yeux, juste 5 minutes, c’était bon d’écouter et de sentir.

Puis après, de nouveau, c’était l’heure de l’apéro. C’est souvent l’heure de l’apéro finalement, ça revient vite.

 
Romain des Grottes : article paru dans Regain Magazine

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