Château Lestignac : Camille et Mathias Marquet

Château Lestignac : Camille et Mathias Marquet

Il ne faut pas partir sans avoir goûté le moelleux, non, car blast, qui naît de grappes qu’on a pincées sur le cep, c’est-à-dire qu’on a aplati la rafle, un à deux mois avant d’être vendangées histoire de bloquer l’acidité, qu’elle n’atteigne plus les raisins, et qu’alors les baies se passerillent, dit-on, qu’ils se serrent, se fripent, se concentrent, et qu’on ne garde que ce trait sucré - technique d’inspiration Plageoles - et bien c’est vachement bon. La presse des raisins passerillés est longue parce que le jus sort très épais, genre sirupeux. Quand tu mets blast sur ta langue, alors ça coule lentement, ça te dégouline contre l’intérieur des joues joliment, un abricot sec, moelleux, mais frais, le jus épais de la nectarine, et puis, la poire.

J’ai goûté longtemps avec Camille les vins, parce qu’on a parlé de beaucoup d’autres choses que le vin. Sa place au sein du domaine par exemple, parce que ça l’énerve quand les gens ils ne s’adressent qu’à Mathias, comme si elle ne s’occupait que de la partie administrative du domaine. Ils se taquinent tous les deux, Mathias aussi ça l’énerve. C’est un long process de faire comprendre aux gens que le Château Lestignac, c’est Camille et Mathias. Pourtant c’est écrit sur la bouteille. Leurs deux noms.

D’ailleurs, ils ont tous les deux fait le BTS viti-oeno de Bordeaux, seulement en décalé, car Camille sortait de psycho. Ils ont récupéré les vignes du grand-père de Mathias en fermage. Ça avait sauté une génération, celle de ses parents, mais ils avaient gardé les vignes. Alors, ils ont commencé en 2008, et ils ont travaillé en bio pratiquement tout de suite. Au chai, au début, ils se cherchent, ils vinifient comme ça se fait autour d’eux - ça le fait rire Mathias quand il se rappelle de ce gars qui se présentait comme le Monsieur Médaille, parce qu’il vendait tous les bons produits qu’il fallait pour que le vin ait la médaille, les bonnes levures et tous les produits dont je ne peux pas écrire le nom parce que je ne sais pas écrire le nom - mais ce jour-là, à la fête des voisins à laquelle chacun emmène son vin, Camille et Mathias ils sont incapables de le reconnaître, leur vin, car ils ont tous le même goût, et alors là, ils se disent qu’il y a un problème et que peut-être il s’agirait de travailler autrement, que peut-être, faire du vin, c’est autre chose.

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Petit à petit ils s’affranchissent, et trouvent leur voie. Sur les carottes braisées et les fagots d’haricots verts de ce jeudi midi, Camille dit que selon elle ce Tempête 2016, c’est vraiment leur style de vinif, ils arrivent enfin à se trouver. « On veut pas des sud-ouest trop lourds qu’on n’arrive pas à boire. Moi j’adore le gamay, on veut des choses faciles, légères, fraîches, pas des gros Bergerac qui plombent ». Tempête ça goûte des petits fruits rouges, c’est assez clair, c’est juteux, ( ! ça titre à 14,5%) et pourtant c’est merlot et cabernet sauvignon, on sent le fruit mûr, la souplesse, le terroir aussi, la dalle calcaire dans laquelle les racines des vignes plongent, une trame droite.

En 2017, ils perdent 90% de leur récolte à cause du gel. Ils lancent Hors les Murs, leur société de négoce, et ils veulent que la démarche soit claire et transparente, d’ailleurs bientôt, le nom Lestignac ne figurera plus sur la bouteille, parce que ce sera Hors les Murs, seulement, Hors les Murs. Les gens doivent savoir à qui et où sont achetés les raisins, c’est important. Cette cuvée Va te faire boire c’est 50% merlot de chez Ivo et Julie dans le Languedoc - ils ont été chercher les raisins là-bas avec tous les vendangeurs, loué des camions et tout, ils ont fait la fête jusqu’à 6h du matin, c’était super marrant mais c’était pas malin parce qu’ils étaient morts ensuite pour vendanger, puis ils sont rentrés, les raisins étaient un peu trop mûrs, trop chauds, ils les ont laissés se refroidir un peu - et 50% de merlot d’ici, pour contrebalancer la surmaturité. Ils ont eu pleins de soucis avec cette cuve, mais c’est bon quand même, c’est sur le fruit, facile.

Il faut aller voir les vignes pour sentir les vins. Il faut écouter le silence étouffé entre les haies et les forêts.

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« La biodynamie fait vraiment la différence ». Tu gagnes vachement en complexité, c’est plus long, plus profond, d’une certaine façon il y a ce truc qui t’échappe un peu, se dérobe, et qui fait qu’un vin, même un vin de soif, a ce ptit truc en plus, ce truc qui fait que tu tombes sous le charme, oui c’est ça, davantage d’acidité, de peps, d’énergie, de fun, de vie. Y a une parcelle plantée en échalas, tous les ceps bien proches, illusion de désordre ordonné, chaque cep son tuteur, tous cépages mélangés, y en a beaucoup, j’ai oublié un peu exactement qui quoi, mais, je crois, sauvignon blanc et gris, sémillon, chenin, (…) c’est en gobelets, et ça coûte cher parce que si tu palisses pas, alors t’as pas de subventions, ils ne les rognent jamais, ils les attachent entre elles les vignes, ça fait comme des ponts, c’est vachement joli, et ils vendangent tout en même temps, ce qui fait que les cépages précoces et tardifs sont cueillis au même moment et donc s’équilibrent entre eux, entre trop mûrs et pas assez. Y a un banc d’huître là, en haut de la parcelle, et en bas c’est la dalle calcaire, il y a aussi les marnes bleues, et l’argile.

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Les merlots en dessous sont plantés à 3 m 40 (entre chaque rang), ça me paraît si vaste comparé aux autres parcelles. Aéré. Et là, une terre en jachère, ça fait 4 ans qu’elle est comme ça, ils vont maintenant planter des céréales, et dans 3 ans, ils pourront planter de la vigne, on dit qu’il faut 7 ans de repos pour la terre. Comme si tu bâtissais des choses pour les générations à venir. Il faut savoir être patient.

« Quand tu passes en bio, t’as toujours une période de creux, où tes levures elles galèrent, nous c’était à peu près entre 2013 et 2015, maintenant c’est reparti, ça y est elles sont bien là, elles sont en pleine forme ».

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Au chai, les tuyaux sont suspendus, ils pendouillent, il y a du papier isolant genre couverture de survie ou triple-couche autour des cuves pour maîtriser la température, et une enceinte qui diffuse une musique. Mathias monte et escalade les barriques, pipette en main, goûter. C’est dur de plonger dans les jus à ce stade. Il reste du sucre et c’est difficile de se projeter, je trouve, mais tu sens quand même la pureté, tu as une idée de l’aromatique. Et parfois, les cuves sont en fin de fermentation et c’est l’alcool qui prend le dessus et masque le fruit. Il faut savoir prendre du recul. Sentir, goûter, de près et de loin, en même temps.

Le sémillon fait très céréale ! Le houblon limite, l’amande.

« Pendant les vendanges c’est un truc de fou, les cuves et barriques de l’année passée, elles goûtent pas, rien du tout, comme si les jus se souvenaient de cette période tu sais, comme le corps humain qui a une mémoire, là, c’est pareil, le jus de raisin a la mémoire des vendanges, il se souvient, le trauma de la cueillette, et il se ferme ».

Les vendangeurs sont encore là, oui encore cette atmosphère effervescente qui dure. Camille a accouché il y a trois mois, qu’est-ce qu’elle a appréhendé cette période, la crainte de louper un truc, l’effort, la cueillette, la fête, la rencontre, le partage, l’envie de participer sans vraiment pouvoir totalement, cette nécessité d’être un peu forcément en dehors parce qu’il ont un nouveau-né, c’était pas évident. Il lui tarde de se ré-intégrer vraiment entièrement à la vigne et au chai. Ils ont embauché Sandrine qui la soulage sur certaines tâches. Donc, elle va pouvoir y retourner vraiment sur le terrain, elle aussi, aller ressentir, souvent, s’imprégner, ça lui manque quand elle n’y est pas. C’est dur ce rythme avec les trois enfants.

La plantureuse ex- callipyge est très douce et voluptueuse, elle a des formes, elle se dandine, fruitée, glamour, du charme, soyeuse, 100% cabernet franc, j’aurais jamais dit, c’est joli, une matière, suave et satinée. Racigas, 100% merlot, dense, est plus cossu, plus sud-ouest, plus vin de garde, moins Lestignac ?

 
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