Valérie Godelu : Les trois petiotes

Valérie Godelu : Les trois petiotes

Elle joue de la harpe. C’est magnifique la harpe, par contre c’est très solitaire, alors elle joue aussi de la batterie, ça lui permet de mettre en commun, de partager, jouer en groupe. J’ai demandé, est-ce qu’il y a un parallèle pour toi, la musique, le vin, tu t’y retrouves ? « Complètement » elle m’a répondu. « À fond » elle a rajouté. Puis elle a développé. « Chaque millésime c’est comme un morceau que tu interprètes, tu racontes une histoire, créé une atmosphère, tu donnes le ton, la couleur, le rythme, le style, ta patte, ta signature. Le côté harmonieux, le touché, un genre de symphonie. Mon grand-père était chef d’orchestre, je voulais être musicienne, et mes parents m’en ont empêchée, je me rattrape là en quelque sorte (…). Tu sais, pour un même morceau, d’un chef d’orchestre à l’autre, c’est complètement différent ».

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Valérie habite à Bordeaux, elle vient ici, à Tauriac, ou Lansac, travailler ses vignes et ses vins, ça fait environ 45 minutes de route parce qu’il y a de plus en plus de monde qui s’installe dans la région, mais elle aime ça, pouvoir travailler dans la nature la journée, avec ses mains, au calme, et retrouver du monde ensuite le soir, une sociabilité, une effervescence, la ville.

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La voie est au commencement conventionnellement faite de grandes études, de commerce, et d’un job stable et fiable. Quelque chose sonne faux. Valérie met plusieurs années à en prendre conscience, et au rythme des naissances de ses trois enfants, ses trois filles, l’aventure des trois petiotes se balbutie, et se dessine. « On est gourmand avec mon mari, ça part vraiment de la table, en fait, on aime manger, et le vin, on aime le goûter ».

Valérie veut comprendre. Au premier congés mat’, elle apprend le vin au travers d’une formation à distance. L’envie de savoir comment c’est fait, vraiment, d’aller en profondeur des choses, renouer avec une activité plus manuelle, voire créative. Au deuxième enfant, elle quitte Paris et roule sa bosse… Au troisième enfant, elle trouve 3 hectares en 3 parcelles avec 3 cépages, merlot, cabernet franc, malbec, et c’est parti, c’est la naissance du domaine des 3 Petiotes, nous sommes en 2008. Valérie n’a encore jamais fait de vin. Elle grêle la première année.

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Ses 10 doigts effleurent les grappes déposées soigneusement dans la cagette, tout doucement, du bout des doigts seulement, et je m’imagine ses doigts courir sur les cordes de sa harpe, ce geste, la prestesse, une précaution, la grâce.

C’est pour répartir les raisins, enlever les dernières baies qui auraient échappé au tri sur cep, pour que la récolte soit parfaite, ou presque, la plus belle possible en tout cas. Valérie n’y veut pas de raisins qui commenceraient à pourrir, pas de raisins piqués, la peau doit être ferme, tu dois sentir qu’il y a du jus, si ça t’éclate entre les doigts, si la baie est ouverte, c’est pas bon. « Tu le sens au toucher et à l’odeur, faut pas que ça sente le vinaigre » et ainsi elle coupe au sécateur les grappes de merlot, qui sont plutôt jolies, elle les porte à son nez, les renifle, les touche, pour être sûre que c’est bon. Elle travaille beaucoup au nez, elle a un bon nez.

On dirait des perles. Des petits bijoux noirs. Des billes.

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« Les vignes ont été ébouriffées par le vent des derniers jours ». Ça me fait rire. Les vignes, comme des têtes de gosses ébouriffées, c’est vrai, ça semble comme ça.

Un morceau de pain d’épices au cul du camion, un bol de thé, elle me raconte, les deux dernières années où elle n’a pas fait de vin, le gel, la grêle, des préoccupations personnelles qui font que, et voilà, cette année encore c’était très compliqué, parce qu’en plus de ses 3 hectares, elle a récupéré en fermage 4 hectares et demi, c’est bien parce que ça fait davantage de volume, mais toute seule, c’est trop. C’était la course toute l’année, pour amener la vigne, pour tailler, attacher, épamprer, pour les sols, pour tout c’était la course, cette nouvelle année elle va prendre quelqu’un pour l’aider.

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Vin propre. « Oui parce que vin nature, ben, ça veut pas dire grand chose finalement, c’est pas vraiment nature le vin, c’est pas vrai, c’est une transformation, si on laissait vraiment tout se faire tout seul, ça ferait du vinaigre et c’est tout ». Elle a justesse, tendresse, et sagacité. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » Boileau. Voilà, propre, un travail propre, c’est ça la démarche, la philosophie nature qui dit au fond très simplement que l’on ne veut pas de cochonneries ni dans les vignes, ni au chai, c’est ça, voilà. Propre.

Il y a des centaines d’étourneaux posés sur le poteau et le fil électrique là-bas, ça fait une musique de fond, « Parfois ils s’arrêtent tous de piailler d’un coup, tous ensemble, c’est impressionnant ».

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Des parcelles un peu plus loin, étendues, il y a un filet d’air qui souffle, « ces vignes c’est la jungle, ça a mal été épampré », les vignes retombent sur le sol, il y a des morceaux de terre en friche, un maraîcher va s’y installer, peut-être qu’ils pourront travailler ensemble, utiliser même la surface inter-rang, mettre des animaux. Là-bas la forêt protège, c’est une belle parcelle. Valérie dit qu’il y a quelque chose de spécial ici, c’est son petit coin de paradis, et il y a ces trois arbres, un peu magiques, c’est là qu’elle s’installe pour casser la croûte.

 
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Les raisins ramassés doivent se refroidir un peu, on va les laisser toute la nuit, ça ira dans la cuve en fibre demain. On y met l’oreille, au-dessus de la cuve, on entend le cliquetis étouffé des mini bulles fermentaires qui éclatent. Macération carbonique mais petits shots d’oxygène « ça permet d’avoir les arômes très croquants de la carbo et en même temps des choses plus complexes dans l’aromatique ».

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Déposées sur la mezzanine, sur les sièges, la table basse en bois, déboucher les flacons. Le petit chaperon rouge est capricieux, il est fermé, asséchant, tannique. C’est bizarre. Valérie ouvre une seconde bouteille. Là, elle le reconnaît, son vin. À peine ouvert, le gaz, ça pétille, ça fait de la mousse, ? ! !, un coup de carafe, parce que là, du gaz, quand même, y en a beaucoup. Il s’apaise, il sent déjà meilleur, ça apporte une fraîcheur le gaz, un peu, quand c’est dosé, alors un nez de pinot noir, oui, vraiment, un nez de noyau de cerise sucé-croqué, un tannin fin, un peu sec au début, mais plus le vin prend l’air, et plus il devient rond, plus on retrouve la chair du fruit, une petite cerise, et le jus se met en place, se réconcilie, trouve sa souplesse, ça évolue vite. « Ça me rappelle la fin des repas de famille que j’attendais avec impatience quand j’étais petite, oui on tenait comme ça, parce qu’on savait qu’à la fin, on aurait droit à une petite cerise trempée d’alcool ». C’est épicé aussi, comme un clou de girofle. Puis, une fraise fraîche. T’as un truc un peu raide, les gens pensent qu’il y a du bois, mais non, pas du tout, et la macération est courte. Ça a le charme, la probité, la pudeur, la subtilité de sa vigneronne. Ça se révèle lentement, gracile, et ténuité. Un mélange de rigueur, de sobriété, et une petite chose espiègle, fruitée, colorée, toute délicate, sur la pointe des pieds.

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Comme Valérie a une intolérance au soufre, elle n’en met pas, ou le moins possible. « C’est en contrôlant la réduction que j’arrive à travailler. En fait, dès que je sens que ça monte un peu, la réduction, ces arômes pas très sympa d’étouffement, d’oeuf pourri, je pige, et ça la fait descendre. Il faut vérifier souvent, contrôler, surveiller. Mais ça me permet de ne pas/peu soufrer ».

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En 2011, il fait chaud, il dure tard cet indien d’été, Valérie se dit qu’elle garde deux rangs de merlot, pour voir, parce que ça évolue sur une belle pourriture, les grains sont beaux, ils se concentrent, se confisent, elle rêve à un moelleux rouge. Elle les ramasse le 1er novembre, les mets en barrique non ouillée, sous voile, comme dans le Jura - ces vins oxydatifs qu’elle connaît bien - et au final ça fermente pendant 5 ans, ça repart à chaque printemps, imagine les levures (…), si bien que là, il n’y a plus de sucre, et il y a 16% d’alcool. The dark wine of the moon. Comme un pruneau dans l’alcool, sans la suavité, le jus, kirch, et puis, oui à fond, l’oxydatif à la fin, ce truc un peu noix, mais sur des fruits noirs. Roquefort et chocolat. « Je trouve ça bien de pouvoir faire un vin vraiment représentatif d’un millésime. Ça c’est unique, je ne revivrai probablement plus jamais ça, c’est juste une barrique, c’est un témoin ».

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Le soleil se couche, met du rose dans le ciel et les vignes, c’est parce qu’il y a des nuages, on voit toutes les nuances de couleurs naître et mourir au-dessus de nos têtes, spectacle.

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Château Lestignac : Camille et Mathias Marquet

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Romain des Grottes : article paru dans Regain Magazine

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