Un matin frais à 10 kms de Condrieu

Un matin frais à 10 kms de Condrieu

Avec ma bouteille en plastique je me suis versé de l’eau sur les mains pour les rincer, au cul de la voiture, encore à peine réveillée, les yeux collants, enlacée dans deux pulls, mon sweat-shirt à capuche pour me souvenir des matins d’été un peu frais, et ma veste en laine comme pour les matins d’hiver où tout est blanc, puis par-dessus mon gros manteau déchiré, et aux pieds mes épaisses chaussettes. J’ai enfilé mes sandales pour sortir, il y a du gel sur la camionnette, et même dans la camionnette, une buée comme une brume blanche sort de ma bouche et de mon nez à chaque inspiration, et à chaque respiration, quand une bourrasque d’un vent glacial - après tout je suis en altitude, je l’ai bien cherché - vient pétrifier mes mains, tu la connais cette sensation, le vent sur les mains mouillées.

Je suis vite rentrée dans l’habitacle, j’ai défait le lit, enlevé une planche, bougé le pan de matelas du milieu, poussé la couette et le duvet, et j’ai sorti la gazinière pour faire chauffer de l’eau, pour faire un café, pour me réchauffer un peu, et aussi parce que le café chaud dans la camionnette ou bien dans la nature à l’aube quand les températures sont un peu plus élevées, c’est une des choses que je préfère, mon petit plaisir, celui qui me renvoie d’où je viens, parce qu’à ce moment-là, tout s’arrête ou presque, je ne sens plus que la gorgée chaude de café couler en moi, mon nez pratiquement chauffer alors que je renifle le liquide, mes mains gelées collées à la tasse chaude reviennent à elle, en fait, tout le corps revient à lui-même, se remet, se rappelle, et l’esprit, se calme, s’apaise, savoure, la liberté, le bonheur, comment c’est simple finalement, un café chaud dans le froid, dans une voiture, le matin. Et pourtant, ce matin-là, l’eau a vraiment mis longtemps à bouillir, au premier abord, j’ai pensé que la bouteille de gaz était vide, et puis, finalement non, alors j’ai éteint et rallumé, ça a redémarré, doucement, et à la réflexion, je me suis dit que c’était juste que même pour la bouteille de gaz il faisait trop froid. C’est vrai qu’il faisait très froid. Mais j’ai bien dormi. Je me suis complètement enfermée dans mon sac de couchage. Il est très chaud et douillet ce sac de couchage. Le plus dur c’est d’en sortir finalement. Ça m’a pris une heure aujourd’hui. C’est parce que ça turbinait ce matin dans ma tête, c’est ces matins-là où ça turbine un peu à vide, dans tous les sens, et où ça finit par te faire mal au ventre, et à la tête, et où finalement tu t’épuises toi-même. Puis, je me suis dit, ok je m’habille, à partir du moment où j’aurais enfilé un pantalon et un t-shirt et un nouveau pull, j’arrêterai de penser. Ça a presque fonctionné. Tout simplement parce qu’à partir du moment où tu t’actives, où tu fais des choses, genre donner à manger au chien, ranger, t’arrêtes de focaliser ton attention sur tes pensées, ton monde intérieur, et tu t’ancres, tu te concentres sur le monde, la vie, réelle, le concret, le terrain. Parfois je m’oublie un peu et m’égare dans ce monde intérieur des pensées obsédantes et entêtantes.

J’ai regardé l’eau peiner à bouillir, comme si les bulles ne venaient pas tu sais, c’était coincé, bloqué, à l’état d’un mini frétillement, et encore, je regardais ça, mangeant le seul yaourt qui me restait, avec 3 amandes, et c’était froid, bref, j’avais mis beaucoup d’espoir dans ce café dans lequel je me projetais. Heureusement, ça a marché.

En figeant mon regard et mon cerveau là-dessus, sur cette scène un peu vide, alors qu’il n’y a plus de batterie sur mon téléphone, parce que pour lui aussi, c’est un peu trop frisquet, et quand t’as plus de téléphone pour photographier les moments de vide et de solitude, là, t’es vraiment face à toi-même, et parfois, du coup, t’es presque content que ton téléphone tombe en rade, et en phasant, là-dessus, je me suis dit que j’étais heureuse. Heureuse de vivre ça. De connaître ça, toutes ces sensations, de chaud, de froid, de faim, de soif, de ressentir la nuit, le jour, l’air, l’altitude, le vent qui siffle dehors, d’écouter le silence, d’être un peu livré à soi, d’éprouver le plein et le vide, le groupe et la solitude, la fête et le contre-coup, tout et son contraire en fait, l’amour et le désintérêt, j’étais heureuse de gérer des difficultés de base, de survie, et comme ça de me sentir profondément animée d’un truc tout simple, la vie, le souffle, et puis, je crois que je me suis dit, que mes problèmes qui zonaient dans ma tête, c’était vraiment de la merde, une pure masturbation, parce que, de toute façon on ne peut pas plaire à tout le monde, être aimée par tout le monde, on ne peut pas faire dépendre le soi de l’autre, et puis j’en avais rien à foutre, y avait plus que ce café chaud qui comptait, et tous les mots que j’allais dégueuler via mon clavier tant que l’ordinateur, lui, résistait à la température.

Brut de cuve

Notes à moi-même

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