Béa

L’espace est clos. Je me sens presque désemparée dans l’espace clos. C’est trop simple. Se réveiller, avoir de l’électricité, de la place pour se déplier, se lever, bouger, aller aux toilettes, simplement les toilettes, appuyer sur le bouton d’une machine à café, ouvrir un frigo, rester dans le désarroi de tous les éventuels petit-déjeuners. Je tourne en rond, je ne sais ni où aller, ni quoi faire, ni comment, ni où m’installer, je ne sais pas, il y a beaucoup de vent ce matin, la tramontane, enfin, elle est là. Ça souffle sec sur la minuscule terrasse de béa, une terrasse en graviers, des petites plantes disposées, éparpillées un peu ici et là, une pelouse synthétique. Oui bien sûr que ça fait drôle après cette expérience du dehors, du paysage, de l’horizon, de la nature, intense, écarlate, après ça, ce truc où tu t’accroupies n’importe où pour aller pisser, où il y a de l’air toujours, pas du vent, non, juste de l’air, un souffle, quelque chose qui respire. Là, la porte et les fenêtres sont fermées, j’entends le vent s’engouffrer dans le tout, ou le rien, dans lui-même peut-être même, comme quelqu’un qui soufflerait fort, très fort, ça siffle. La tramontane. Chez moi, on aurait dit que c’est le préambule d’une tempête, ici, c’est normal, c’est rassurant même. Je dors dans le petit lit de sa fille, Alice. Alice a 9 ans. Une chambre avec des jouets, du rose, des livres, des couleurs, des objets en plastique, qui brillent, ou qui sont mat. Ça fait à peine un mois qu’elle s’est installée là Béa, oui juste un mois, on sent d’ailleurs qu’elle n’est pas encore complètement là, il reste des sacs non vidés ici et là. la-la-la. J’écoute l’aiguille de la pendule tourner. Dans le couloir de la résidence, ça sent cette odeur des immeubles neufs, trop propres, quand les peintures sont encore bien blanches, ou bien grises, c’est lisse, uniforme, carré, rectangulaire, des angles droits partout, pas de souplesse non, des formes strictes, simples, efficaces, aller à l’essentiel. Ça sent comme le plastique brûlé un peu non ? C’est propre. Des petits cubes. Comme des petits cubes pour vivre dedans. Ranger les humains. L’image me fait bien rire. Tout autour, c’est la route, des travaux ici et là. Pas d’herbe, pas de vue, pas de mer, pas de montagne. Mais je peux prendre une douche, et recharger mon ordinateur. Elle est quelqu’un Béa comme on dit. On s’est vu deux fois seulement, mais je crois que, attendrie par mon projet, et puis de nature très ouverte, curieuse, dynamique, elle m’a proposé de me faire découvrir le coin, et m’a offert le gîte. La première fois c’était samedi. Chez Michaël et Céline, la fameuse journée où j’ai fait mon allergie, où mes yeux ont enflé comme des ballons, autant dire que j’étais là sans y être, mais déjà elle m’avait interpelée, son aisance, sa légèreté, sa souplesse d’esprit, son côté franc du collier, son aplomb, son humour, sa richesse intérieure, et sa simplicité. Ce petit bout de femme, 40 kilos toute mouillée, son intolérance au gluten, ses choix, ses aventures, croqueuse de vie, d’hommes, d’expériences. Et puis, on s’est revu lundi soir chez Jean-Louis. Elle est venue avec Vincent, le maraîcher, qui était là samedi aussi. En fait, ils ne s’étaient pas quittés tous les deux. Ça ne m’avait pas effleuré samedi, mais c’est vrai, ça semble bien s’accorder, ces deux-là. Et puis, on a passé cette belle soirée, à s’envoyer des cépages sudistes, et du rhum trop facile à boire, du ceviche, du poulet coco aux carottes cueillies par Vincent, les fromages de chèvre du copain, le pain du copain aussi, et le cake choco de Martine. C’est là qu’on s’est donné rendez-vous toutes les deux le lendemain, on a dit 17h30, puis on a décalé à 18h, elle m’a d’abord emmenée chez Anicet, qui fabrique des roulottes. Les roulottes du coeur. Comme un petit paradis mis dans l’herbe, la vue horizontale sur les montagnes au loin, et puis les belles voitures que le fils répare, la caravane de Sophie ici, celle de David là-bas, et les quelques autres, comme un petit village bucolique bohème, un endroit de paix, sur un terrain privé, à eux, et ils vivent là, comme ça, ils jouent de la guitare sous l’arbre, organisent des concerts dans le pick-up, et soudain je suis devenue ultra-sensible à la vie de bohème. Bohème, bohème, déjà j’adore ce mot, beau-aime, et le h qui fait du vent au milieu, boum c’est trop joli, cette façon de vivre en se débrouillant, inventer, créer, fabriquer, bricoler, en fait ça change tout, comme si la main de l’homme avait le pouvoir de donner une âme à tout ce qu’elle touchait. Alors ils sont là, et ils sont des petits éclats d’étoiles, des petits soleils, ils brillent. Les roulottes du coeur c’est une association qui veut faire bénéficier les séniors qui ne peuvent pas partir en vacances de ces petites roulottes. Un beau projet, encore utopique, car Anicet n’arrive pas à obtenir les autorisations. Parfois même il en a fait la grève de la faim pour que ça bouge. Mais ça bouge pas, et ça fait 5 ans. Ensuite, on a continué notre course folle à travers les villages du coin, dont les noms te perdent encore plus vite que Béa ne m’a semée sur les petites routes. Oui attends, à un moment, je l’ai perdue de vue, j’ai été obligée de m’arrêter au beau milieu du rond-point, et de l’appeler, elle fonce, et moi, entre le chien, et tout mon bric et mon broc à l’arrière, ça valse dans tous les sens, c’est impossible. On est allé au cours d’art martial de Jérôme. Un petit groupe. Bouger les mains, le corps, les jambes, élastique, flexible, souple, aller, venir, sentir, et surtout respirer. Il respire avec le ventre Jérôme, fort, fort, fort, on dirait le bruit d’une machinerie, tellement il respire fort. Mais il explique que ça libère, ça détend, c’est vrai, ça allège le corps du poids de quelque chose qui d’ordinaire tend, serre, nuit. Souffler. Inspirer. Se concentrer, amener l’énergie là où on le veut, dans les pieds pour s’ancrer, au bout des doigts pour se sentir en maîtrise. C’est un petit groupe de locaux, qui d’habitude n’est pas si nombreux. On est loin des tenues show-off de sport parisiennes, ça fait du bien. Jérôme est souriant, il est étonné même « il n’y a jamais eu autant de monde Béa, je sais pas, le bouche à oreilles ! » a-t-il dit, béat. 20 minutes de méditation. J’étais bien. Je souriais. J’avais cette petite flamme à l’intérieur de moi qui grandissait et qui brûlait. C’était fort hein. Assez pour faire sourire tout mon moi intérieur et s’afficher sur ma figure. C’était chaud, bien chaud, joli, brillant, lumineux, des jolies couleurs en moi, au fond de moi. Ça m’a fait du bien de voir ça je crois. Béa me lançait des petits regards pendant le cours, m’envoyait des sourires un peu forcés, un peu grimaçants. Elle est marrante. « Je vais t’emmener boire un coup dans un petit bar de village, t’as jamais fait ça hein ? Je voulais t’emmener au chaudron ou au carignan, mais c’est fermé le mardi, on va aller au café des artistes, il y a Léo en plus, mon ancien pqr ». Il y avait le match de rugby, les all blacks ont fait leur danse intimidante devant les français, on a bu une bière, Léo était absorbé par la télévision, la place était mignonne comme dans un village français. « Ça t’embête pas si on passe voir Vincent, juste boire un coup ? » Les amours naissants sont insupportables de miel, de douceur, d’addiction. Mais c’est beau à voir, cette excitation, ce frétillement, cette force, cette énergie qui rassemble deux individus, les attire comme des aimants. Tiens, des aimants qui s'attirent comme des aimants... Vincent a cette caravane, lui aussi, sur son terrain de maraîchage, décidément, ça me poursuit. Je suis embarquée dans un mouvement je crois, sur mon chemin, ce n’est plus que nomades, habitations bricolées et écologiques, toilettes sèches, carottes bio, bouse de vache, et permaculture. On a bu le vin de noix qu’a fait sa mère. Des noix vertes macérées, et du sucre, et c’est très bon. On a discuté, Béa a bu du rhum, moi je n’ai pas pu. Et puis, enfin, à 23h30 on est arrivé chez elle. Elle a sorti la soupe de fanes de radis, elle a fabriqué une omelette, des petites boules de riz roulées dans des algues comme des sushis, elle a sorti sa mayo maison dans laquelle j’ai noyé les radis de Vincent, j’ai ouvert le trop jeune vin de Julien du château Brandeau, et on a parlé comme ça jusqu’à 2h. Elle, ses aventures, les hommes, ses rêves et désirs, son terrain, sa fille, son choix de travailler mi-temps, son envie de vivre, faire du roller « tiens demain après-midi je t’emmène », apprendre à jouer de la guitare, aller à l’art martial, ses doutes, son expérience, tout ça, et puis j’ai parlé de moi aussi, de mon expérience, des hommes aussi, de mes projets, de mes envies, de la vie quoi. Elle est marrante, parce que tout simplement elle rit tout le temps, elle bouge, elle vit, c’est vraiment pulsant en fait, elle a le mot, la verve, l’envie de partager, de comprendre, d’avancer. Elle plaisante, danse, se marre, se fout d’elle-même, et des autres. Elle fait une mayonnaise du tonnerre. Elle semble heureuse, même si elle raconte qu’il y a deux mois, elle était à ramasser à la petite cuillère. Elle pétille, elle est généreuse, elle s’emballe vite, elle se pose des questions, qu’est-ce qu’elle bouge ! On s’est lié vite. Se rencontrer, faire une allergie, se revoir presque par hasard, et puis se donner rendez-vous, partager, échanger, connecter, faire cuire des steaks de veau avec une ratatouille. Elle m’a emmené là où elle travaille à la mairie, il y a une étagère de livres du voyageurs, c’est elle qui a lancé ça, on pose des livres, on en prend, et voilà. « Il y a des livres en anglais, c’est bien pour toi, vas-y prends en un, tiens regarde prends celui-là il est pour toi, ça se voit, il y a même encore une lettre que quelqu’un a oublié dedans, c’est un signe ». Je suis repartie avec les pages jaunies de the scarlet letter, et le petit mot adressé à Josette à l’intérieur daté de 1995, et puis la vagabonde de Colette, parce que ça m’allait bien. « Ah popo quoi !!! » Elle m’a serrée dans ses bras quand on s’est quitté sous le tunnel du maraîcher. Le lendemain on s’est téléphoné, juste pour se donner des nouvelles. C’est comme si on était copines depuis toujours. 

 

Sud

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Une fenêtre sur soi-même

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