Une fenêtre sur soi-même

Une fenêtre sur soi-même

Il est des moments où ouvrir les portières de cette fourgonnette c’est un peu comme arracher le pansement sur la plaie. Déverrouiller le loquet, s’étirer pour pousser la portière, laisser la lumière pénétrer doucement mais complètement cet intérieur jamais vraiment clos, et bam, se prendre l’immense en pleine gueule, se prendre le presque immuable, la nature, sa force, ses couleurs, se prendre l’horizon, l’illimité. Ouvrir les paupières comme ouvrir les volets, et être déjà dehors, n’avoir pas encore avalé la première gorgée de café, et avoir déjà la plante des pieds nus sur l’herbe, et la chaleur frivole du soleil sur la peau. Vivre comme ça, là, dans cette totale explosion de l’espace, jamais vraiment dedans, toujours plus ou moins dehors, c’est vraiment une sensation spéciale, c’est faire du dehors chez soi, se sentir appartenir entièrement à tout ce qui est autour de soi, éclater toutes les limites des choses, des lieux, des gens, des paysages, tout apparaît soudainement de façon très évidente comme lié, interdépendant, commun, communiant, uni, tout semble n’être que d’un seul tenant. Ça fait drôle. J’aime bien ça. Je crois qu’au début, je craignais de ne me sentir jamais vraiment protégée ou en sécurité, jamais vraiment chez moi. Finalement, si. 

Quand j’ai entrouvert un oeil encore collant ce matin, cherchant vaguement à savoir l’heure qu’il était, et que j’ai réussi à pousser par je ne sais quelle force et habileté, l’espèce de rideau bricolé avec un trop grand et mal découpé pan de triple-couche - ce genre de papier alu qu’on voit aux vitres de tous les camping-cars - scotché maladroitement mais astucieusement à ma fenêtre, j’ai essayé de voir et de comprendre le paysage qui m’apparaissait, le temps que mon oeil s’adapte à la luminosité, et ça m’a pris quelques longues secondes avant d’être sûre que non, bien sûr que non Pauline, la mer n’avait pas disparu, elle était juste engloutie par le ciel qui lui avait emprunté sa couleur, sa nuance bleu-gris-argenté. Il n’y avait que quelques tâches de lumière jaune ici et là qui transperçaient la toile presque uniforme. Si le soleil n’est pas là, c’est qu’il est trop tôt. Je me suis rendormie, étalée à plat ventre, la figure mi-étouffée dans mon oreiller, une jambe pliée en crapaud, un bras tombant dans le vide. 

Je crois que la solitude est plus profonde, plus intense, et plus vraie aussi, lorsque l’on vit comme ça, un peu partout et nulle part à la fois, un peu livré à soi, abandonné à ses primaires besoins d’abord, et à juste être là, juste vivre, juste regarder au loin, et devant soi, éprouver et ressentir le goût d’un moment de vide, un moment de rien, un moment de tout peut-être même. C’est là que les plaies s’ouvrent, font mal, puis s’apaisent. Oui, c’est là. Dans l’espace qu’on leur donne à ces blessures pour qu’elles puissent s’ouvrir, dans le temps qu’on leur donne pour les regarder enfin en face. Outch. Se regarder soi-même enfin en face. 

Même si mon aventure a tout l’éclat, toute la beauté, toute la puissance écarlate, toute la vie enfin décapsulée, dévoilée, pure, je ne peux pas m’empêcher de me demander jusqu’où il faut avoir souffert ou ne pas avoir trouvé sa place dans le flot actuel du monde pour se barrer dormir seule avec son chien au beau milieu de la montagne. Jusqu’où faut-il vouloir le frisson, vouloir l’extase, jusqu’où faut-il avoir soif, faim, être insatiable, que cherche-t-on au fin fond de soi-même pour aller jusque là, et où va-t-on ensuite si, non, toujours pas, le rassasiement, on ne le trouve pas. Les questions à perte de vue étourdissent et maintiennent en vie. J’envie la simplicité de certains, mais me satisfais de ma complexité. Sans trop savoir. Sans trop comprendre. Se laisser porter.

Béa

Béa

Tiède et acide

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