Ne te perds pas

Il y a des matins comme ça où un genre de verdeur me déborde, une force crue et immature, une sève translucide qui à peine pleure, âpre. C'est des matins où je me lève trop tôt ou trop tard, du moins pas comme il faut, pas comme je voudrais. Alors je parle trop, et trop fort, je suis bouillante, fébrile, frontale, mes pensées et émotions s'entrechoquent, vont trop vite, trop mal, conduisent trop d'électricité, court-circuitent. Un oiseau qui se cogne au plafond. Boum. Ces moments-là en fait j'ai envie de me saturer l'esprit, de m'anesthésier les oreilles avec une bonne techno bien froide, un truc qui tabasse, qui tamponne le tympan, qui vient raisonner dans le cerveau, et s'écouler, se déverser en émotions dans le reste de mon corps. Alors ça glisse, ça fond, ça se répand au travers de mes veines, ça me donne des frissons, la chair de poule, partout, tout le long de mes jambes, de la pointe de mes pieds, jusqu'au bout de mes seins, diffus sur mon dos, autour de ma colonne vertébrale, sur mes bras, et sur mes épaules rondes. Ça me fait l'effet d'une paume de main apposée sur une plaque de métal glacé, par un ciel gris et froid. Lisse et pénétrant. Caresser. Le rythme des basses berce, ponctionne, incise, en cadence, donne l'élan à une toute nouvelle danse, forme, idée. Saturée, étouffée. Donne, viens, respire. La musique a cette richesse, comme une clef, elle ouvre des valves, libère des flux, en substituant des sons aux émotions, douceur, mélodie brute, creuse, chaleureuse, acérée. Aujourd'hui, c'est comme si elle venait éclater enfin l'abcès, quoi, je ne sais pas, quel abcès, j'en sais rien, mais ce son plein, fin, caustique, strident, vient saisir à l'endroit exact la douleur, l'asphyxie, l'attraper avec des pincettes bien choisies, bien jolies, la boule, la grosseur, et libérer l'air, la vie, la lumière. J'arrête de courir. Je sens. Les cheveux dans les yeux, se laisser aller, pénétrer, s'abandonner, soupirer, relâcher. La peau douce. Soudain j'm'en fous. Franchement. Je te jure, je m'en fous de tout. Ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, je m'en fous. Ça m'est égal. Je me concentre, je me recentre, je me centre. Prendre une bouffée d'air tiède, s'allonger sur un sol dur et droit, une table, une terrasse, n'importe quoi, se donner à un soleil qui brûle. Baisser le volume. Penser au passé, oui, y penser au passé. Regarder timidement le futur, avec réserve, doutes, et retenue, avec une anxiété à peine formulée, à peine éprouvée, à peine là, mais là quand même, un peu déniée, mais là. Et le présent, le présent, pfff... J'observe autour de moi, tout autour de moi, et je suis infoutue de voir la cohérence des choses de ma vie, de comprendre les impulsions et les directions. Aujourd'hui, je n'arrive pas à déchiffrer quoi que ce soit. Je laisse les battements se feutrer, les tambours s'apaiser, je laisse une odeur de fleur fraîche, de céréale torréfiée, une odeur d'herbe verte coupée, de miel doré, de bière tiède abandonnée, transpirer, s'épancher. Je laisse les choses se transmuer. Les feuilles des arbres remuent à peine, la lumière diminue. Je ferme les yeux. Ai-je vu ce qu'il fallait voir, senti ce qu'il fallait sentir... Je peine à accepter, je continue de rêver, aspirée par un ciel plein d'étoiles, une verticalité lumineuse, quelque chose de grand, de haut, de puissant, j'avance, yeux clos, dans une confiance qui m'échappe à moi-même, j'avance, j'y vais, je fonce dedans, de tout mon Être, de toute mon âme, entière. Et pourtant, on me répète sans cesse, ne te perds pas, ne te perds pas, ne te perds pas. Et je ne comprends pas.

Attrape l'instant

Attrape l'instant