Tiède et acide

Tiède et acide

Quand tu es sur la route, il y a aussi les moments où tu n’y es pas vraiment, sur la route, où tu te poses, tu t’installes, sans t’installer, tu ne sors même pas toutes tes affaires de la voiture, tu ne les ranges pas dans les placards, dans les tiroirs, non, tu laisses tout dans ta trousse de toilettes, tu continues de camper pourtant dans un huis clos. Parce que de toute façon tu vas repartir. Tu ne sais pas quand. Mais tu le sais, tu vas partir de nouveau, bientôt. C’est juste que là tu restes un peu. Ne dites pas à ma mère que je vis comme ça. Elle ne comprendrait pas. Elle ne comprendrait pas, alors qu’on m’a donné, pré-mâché, tout facilité, tout enseigné, pourquoi j’ai, non pas rejeté, ou vraiment dit non, mais plutôt, pas dit oui, pourquoi j’ai tourné le dos, pris une voie comme ça, plus ardue, moins calculée, une voie différente. Il y en a qui disent que j’ai vrillé. Ou qui le pensent. Je crois que je trace juste ma route tu sais. Je me laisse guider par ce que j’entends lorsque je m’écoute. Loin d’être une réaction, un acte de rébellion, j’ai juste modestement essayé de croquer les contours que je voulais pour ma vie, de polir mes envies, mes rêves, mes désirs. Pour moi c'était ça devenir adulte. Être sage.

Se consacrer à faire ce que l’on aime aujourd’hui, cela a au moins un coût, celui du lourd regard de ses proches et de la société, ce regard culpabilisateur qui te scrute, te matraque en coin au mieux, te toise, te reluque sinon, ou bien t’affronte et te fusille. Comment oses-tu, toi, tu vas vraiment le faire, faire ce que tu aimes ? On me regarde comme une privilégiée soudain. Oui je vais m’autoriser ce faste, cette ostentation de me dédier à ce qui me fait vibrer, à ce qui brûle dans mon coeur, à ce qui m’excite, me fait sautiller et bondir, à cette énergie acidulée qui se loge dans les creux de mes joues, et me fait sourire, grand comme ça, de ce sourire qu’il m’est impossible de retenir. Le bonheur chez moi c’est vraiment tiède, tiède et piquant, tiède et acide, je me gonfle d’air, je vole, un jus de citron pressé dans les yeux, je pleure, des larmes d’amour. C’est vrai, je suis une privilégiée. Parce que je le veux. Tu le sais bien que ce n’était pas un jeu d’enfant de s’affranchir de certaines choses. Le passé, l’éducation qui t’enchaîne, la société qui t’asservit, et toi qui gobe et quémande ta becquée, bouche ouverte, yeux ronds, abruti, « donne-moi ! ». Je (ne) suis pas réac, je suis critique. Non, ce n’était pas facile, et ça ne l’est toujours pas d’aller à l’encontre de la cadence suivie, ça ne l’est pas de se battre contre soi-même, ses doutes, ses incertitudes, son imperfection, sa lâcheté. Oui c’est plus simple de ne pas aller chercher sa voie, et sa voix, de ne pas suivre ses rêves. Oui c’est plus simple. Résister un peu, ça coûte. Est-ce que ça te rend l’équivalent ? Ça ne se mesure pas.

Parce que tu sais j’ai l’impression que si je ne couchais pas chaque mot sur un papier blanc, du tout bout de ma plume, je perdrais un peu mon sens. J’ai l’impression parfois qu’il n’y a que ça qui compte, que ça qui me porte, me fait flotter, me dépasse, me transporte. Et la prise de risque transcende toute la précarité à laquelle je me voue et me dédie. Tout le reste, soudainement, je m’en fous, c’est du vent, c’est léger, ça n’existe pas. Certains diront que je suis jeune. C'est vrai. Ça dérange hein de ne pas pouvoir expliquer la fougue, la passion, l’imprudence, l'audace. Peut-être qu’ils ont raison, peut-être que c’est seulement que je suis jeune. Je m’en fous un peu. Libre. Libre d'être, d'écouter, de rire, de pleurer, de gueuler, de créer, d'aller, de revenir, de rencontrer, de se tromper. Libre. Ce qu’on me souffle. Oui, souffler… un filet d’air se disperse, se dégage du bout de mes lèvres jointes en un cercle, et libère mon corps du poids de la convention, de ce qu’il faut ou ne faut pas faire. S’affranchir. Non, ne dites pas à ma mère comment je vis. Ne lui dites pas que j’étouffe dès que je suis entre quatre murs, aussi prestigieux soient-ils, que je me sens claustrée dans des chaussettes, dans des chaussures fermées, qu’un jean en stretch me donne des sueurs froides, qu’une robe trop étroite et fragile est une servitude, qu'un soutien-gorge pfff, mais pourquoi ? 

Ne lui dites pas mon désir indécent d’être libre, ne lui dites pas que c’est la chose la plus importante pour moi, et que je ne me sens moi-même que lorsque je vole comme un oiseau. Parfois j’ai peur. Mais ça ne lui dites pas non plus. Parce qu’elle ne comprendrait pas pourquoi je fais tout ça alors, mais c’est juste que j’ai appris, j’ai compris que tout le monde avait tout le temps peur, alors je ne m’en fais pas trop de mes peurs. Elles se travaillent et se dépassent.

Ne lui dites pas que je suis comme ça. Que je m’en fous complètement des miettes dans la cuisine, de la poubelle qui attend d’être sortie depuis deux jours, des grains de sable sur le carrelage froid, du chien qui est mouillé, des bouteilles vides, des livres, des pots de yaourts raclés, éparpillés, ici, là, là-bas, des filtres à café qui s’entassent dans l’évier. Les crevettes et les bulots du poissonnier trempés dans l’aïoli, becquetés assise par terre, l’oeil mi vide mi corrosif, face à toutes mes feuilles A1 bourrées de ratures, de pannes, de doutes, d’impulsion, et d’élan, je contemple mon oeuvre bordélique et incomplète, faillible, utopique, même si je n’espère pas. J’ai éteint mon portable. Je n’en peux plus de mon portable. Je te jure, ça me rend folle, il me frustre et m'égare. Décroche. Le double-sens des mots est délicieux. Concentre-toi.

Le chien ne se plaint jamais, même s’il ne comprend probablement pas toujours ce qu’on fout, là. Il penche la tête sur le côté, ah cette figure de biais, je lui file des merguez qu’un mec m’a données, il est heureux ce chien. Parfois, j’aimerais presque fumer. Sentir un nébuleux me remplir, respirer de la buée, et me déconnecter. Mais je n’ai jamais aimé ça. Je fais brûler des bâtons d’encens, ça non plus ne lui dites pas à ma mère. Ça fout des cendres partout, ça fume, ça brouille, ça brume tout l’espace, ça sature les narines, mais je ne sais pas, ça me détend, ça fait circuler l’énergie. J’ai des foulards, des bandeaux, qui traînent, partout, des chemises colorées, des carnets, des lunettes, ici, des espadrilles, là, une tasse, une fourchette, des papiers, des allumettes, des câbles, des coussins, une couverture, ma musique, je m’étale, mon maillot de bain qui sèche sur mon imperméable. C’est le bordel. Il n’y a de cohérence que la mienne, celle qui m’est propre, mon identité, mon chemin, moi. C’est moi. Humblement. Mes odeurs, ma texture, ma mélodie, mon élan, mon goût, mon paysage, déliée, exister, un élastique, un morceau de caoutchouc, souple et effréné, indéfini mouvement, danse illisible, et pourtant…

Une fenêtre sur soi-même

Une fenêtre sur soi-même

Ça brille

Ça brille