Ça brille

Ça brille

Le ciel s’était dégagé désormais, il n’y avait plus que quelques nuages blancs, un parsemage lacté sur une étendue bleue. Le plafond semblait bas, tout était tellement horizontal. La petite est partie ce matin. C’était le déluge, une pluie chaude, bien lourde, des grosses gouttes qui s’esclaffent sur le trottoir, un horizon sans lumière, tout gris, foncé, presque noir, sombre du moins. Ça grondait fort et des flashs de lumière déchiraient les coeurs. Elle était tellement mignonne cette petite. Elle était attachante. Comme un petit ange tombé du ciel, avec ses longs cheveux, son visage doré, son regard doux plein de tendresse. Elle avait la figure solaire, ou peut-être même lunaire quand elle plissait les yeux alors qu’elle souriait, un genre un peu illuminé. Sous ses phrases anglophones trop standardisées par les séries TV qui atomisent l’identité de notre époque, awesome, love that, amazing, sous ses exclamations trop forcées, trop emphatiques, trop, trop, sous ce faux-creux apparent, il y avait la finesse et l’intelligence, il y avait cette capacité d’auto-dérision fraîche, légère, et cette façon spéciale de savourer un instant, un paysage, une bouchée de baguette sortie du four, et une gorgée de vin blanc. Au petit-déjeuner, elle se demandait ce qu’on pourrait manger au dîner. Elle parlait ce joli français dont elle avait honte et qui était pourtant très juste, elle s’efforçait de ne pas traduire littéralement cette phrase anglaise am so excited qui paraissait un peu bizarre dans notre langue. Elle se marrait sur des notes très aigües, elle semblait ivre après un verre, elle m’avait demandé si j’étais capable de boire une bouteille de vin entière, et je lui avais répondu que je pensais même que je pouvais en boire deux. L’entraînement, tu sais. Elle ne comprenait pas pourquoi les gens ici disaient parfois 17h et parfois 5h, et ça la rendait confused. Elle croyait qu’il fallait plusieurs mois pour faire une confiture, et elle était tombée des nues quand je lui avais expliqué qu’il suffisait de quelques heures. Vous auriez vu sa tête quand elle a mangé du fromage de chèvre... Mais elle aimait essayer. Cette candeur pas vraiment candide en fait. Cette sagesse naissante encore brut de décoffrage, et la fraîcheur de l’aube de la vingtaine, cette énergie qui brille, qui brille, cette pétillance, ces manies, rêves, illusions, certitudes qui font la beauté, la fougue, la joie et la douleur de la jeunesse. Elle m’avait foutue un coup de vieux cette petite. Comme si je me revoyais quelques années plus tôt. J’avais changé quand même. Olala oui. Comme on voit les choses différemment avec la distance, avec l’expérience. J’avais l’impression de m’être patinée. Oui c’est ça je me patine avec le temps. Elle comptait ses conquêtes, elle se posait des questions. Elle dit qu’il pleure dehors lorsqu’il pleut. Elle danse toute seule devant le miroir. Elle était marrante. Elle m’avait donné envie de lui donner. Je (n’) sais pas pourquoi, j’avais juste envie de partager, d’échanger, de transmettre. Elle était un vrai petit bijou, une perle au soleil, et c’était joli à voir. Elle s’était envolée comme un petit oiseau, avec le détachement dont elle et les autres de son âge avaient le secret, légère, elle était partie comme ça, comme on avait quitté le reste du groupe une semaine plus tôt, attisée par la suite de ses aventures.

Moi, je me retrouvais face à moi-même. Ça faisait longtemps finalement, et c’était bon autant que c’était taraudant. J’aimais plonger en moi, mais certaines expériences étaient plus difficiles que d’autres. La solitude à double tranchant. Celle qui ravive les blessures pour les adoucir. J’avais aimé la voir s’émerveiller. J’avais essayé de m’imprégner de ça. Cette énergie très verticale. Mais malgré tout, je restais avec un poids sur l’estomac. Un truc lourd, pesant, un truc en travers. Pas à cause d’elle, non. C’était juste que seule, mon ego tournait en rond, à vide, à perte, se tourmentait idiotement. Quel fléau cet ego… J’avais envie de dire tu me manques. Pas elle, non, les oiseaux ne sont beaux que lorsqu’ils volent. Quelqu’un, quelque chose, me manquait, je ne savais pas qui, pas quoi, pas comment, mais je sentais dans mon coeur que le vide brûlait, j’avais envie de dire au ciel, sans savoir à qui je m’adressais, tu me manques. Ces trois mots lourds d’absence. Je m’efforçais alors d’accepter le manquement, la carence, d’accepter qu’être humain c’était être incomplet, c'était être imparfait. Je pensais, je pansais, mes failles, mes plaies béantes, en me recueillant sur tout ce que j’avais, sur tout ce que j’étais, je me reconnectais à ce que je sentais, ressentais, éprouvais, j’essayais de me rappeler, de m’imaginer, ce que c’était que d’être entier, comble, total, là-bas, là-haut, ailleurs. Et puis je mettais des tas de couleurs dans mes larmes qui brillaient. Tout brillait partout. 

Je repensais au moment où elle m’avait dit « tu peux m’en mettre aussi des paillettes ? »

Tiède et acide

Tiède et acide

Attrape l'instant

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