Notes à moi-même

Notes à moi-même

Marcher dans la rue, et puis ça y est, revenir à soi, en soi, être un peu plus soi, je crois, le gros blouson dans lequel on s’enroule, qu’on serre sur le devant, comme pour raccrocher du bout des doigts les deux pans pour cacher la gorge nue, se protéger de ce souffle placide et fade, chaque pas déposé sur le sol, chaque contact entre ça, le bitume froid, monotone, dur, et le caoutchouc souple d’une basket, ce mouvement qu’on impulse en se concentrant le plus possible, en fermant les yeux comme on ferme les poings, les contracte, conscient de ce que l’on fait, mes gestes, mon corps, ma vie, qui s’agite dans l’air, cet élan que l’on donne malgré soi, je veux le sentir, ce que ça dit, la pulsion, l’attitude, ce que ça fait, murmure, cache, et révèle, je veux sentir. Poser, avancer, observer, chercher les regards, les croiser, les toiser, les pénétrer, ils fuient, me répondent, dans les frimas, l’automne, et s’engouffrer, ça y est, sens-ible. Les écouteurs enfoncés dans les oreilles, le son donne la couleur au paysage, autour, l’horizon, une suite de notes qui devient l’interprétation d’un moment, une minute, une heure, une humeur, on dirait que l’élégance flotte dans les airs, au-dessus, il y a comme l’odeur vaporeuse de quelque chose que tu aimes, qui vient te taquiner les narines, chatouiller, et dessiner, esquisser, raconter, il y a ce sourire qui naît sur un visage qui se remplit de lumière, la grâce, sucrée, survoltée, survolée, légère, une caresse en un éclat de rire feutré, sous la couette, les jambes entremêlées, l’odeur du début de matinée, la fumée du café, la tartine grillée beurrée, tout fond, la vie, se délasse, et tenir la main, s’élancer, lâcher, danser, c’est doux lorsque l’on a confiance.

Soudainement, je lâche et je laisse, oui je laisse, la mine du crayon gratter le lissé du papier, suivant les lignes ou non, suivant ou pas, je laisse, et tout se fait, s’écrit, se dit, tout seul, moi, seulement à l’écoute, seulement, je regarde, m’abandonne, recevoir puis donner, se laisser porter, accepter que c’est blanc et noir, les deux, je veux plonger, me vautrer, m’imprégner, je veux respirer cette liberté, l’aspirer, l’aimer, la sentir m’animer, complètement, pleinement, entièrement. J’ai besoin de ça, me bercer, me balancer, fermer les yeux, faut arrêter ça là cette apnée de tout, il faut que ça circule, allez, que ça sorte, que ça émane de soi, de moi, ce besoin fou et dodu de dire, de faire, d’écrire, de créer, toucher, imprimer, ça me brûle, l’envie de partager aussi, mais de me préserver en même temps, me protéger, des autres peut-être, parce que j’ai peur, parce que ça me fait mal.

Le petit animal sauvage, apeuré, comme elle a dit, dans cette ville, cette vie, ce monde, qui emmure, musèle, enchaîne, aliène, pourquoi, c’est quoi, c’est le ramassis de souvenirs que j’ai en moi, ce tissu à l’intérieur, ces résidus, des débris ? Comme ce qui resterait au fond du filtre, la fine pellicule d’impuretés, les rejets, relégués, qui te dépassent, te possèdent, et parfois reviennent, t’imprègnent, des petits démons qui prennent part à ce qui devient ton genre d’identité ou d’identification. Là, c’est comme tout remuer, redonner la vie à l’inerte, replonger dans les archives, les méandres, le flou, vague, sombre, omis. Il faut avaler encore toute la merde. Encore. Assumer. Et tenter, encore, de grandir, de mûrir, évoluer, changer. Malgré moi, je me sens glisser, engluée, attirée vers ces vieux costumes qui ne me vont plus, cette ancienne personne que je ne suis plus, je ne sais pas pourquoi je m’obstine à regarder en arrière, à vouloir correspondre, coller, rentrer dans ces vieux habits, qui, définitivement, ne sont plus moi, c’est sans logique, sans cohérence, sans sens. Ce décalage incompréhensible qui découpe ma raison, cisaille ma confiance, ma foi, dégénère mon élan. Il n’y a plus de vitalité, je suis vide, une coquille, cassée, ça me fait chier. C’est noir. Sans espoir.

Mais ta musique, encore, ces sons articulés ensemble, ces motifs qui se répètent, sans paroles, ces lignes, vagues, ondulations, vibrations, sans direction ni destination, un guide, qui te fait rire, pleurer, frissonner, t’émouvoir, pour le plaisir, rien que ça, cette beauté, alors chaque son est texture, couleur, joie, larme, éclat, caresse, le rythme, rapide, lent, la frappe aigüe ou grave, presser, effleurer, appuyer, puis se laisser embarquer, je me sens bien, je me sens aller, je me laisse aller, c’est la vie, c’est une danse, une mélodie, sec, tranchant, glacial, fluide, humide, chaud, tendre, toutes les couleurs, tous les touchés, toutes ces odeurs mon amour, jamais pareil, toujours tellement saisissant, ce souffle qui glisse dans l’oreille, ce filet d’air qui rend accro, et ce hurlement, cette jouissance, qui dévale ton corps à toute vitesse, te crispe, te tend, et te jette dans ce vertigineux plaisir qui tinte, avant de te recroqueviller, déjà, de cette unité, complétude, à peine aperçue, affleurée, ce sentiment, ce truc que tu as, que tu es, que tu sais, mais effaces, oublies, trop vite, dès lors que tu foules ce monde, tout drôle soudain.

J’ai besoin que ça se calme, ce broua-a-a, ce flot inaudible de paroles insensées et inutiles, ce trop plein sonnant creux, cet espèce d’embouteillage, ce truc qui coince, obstrue, envahie, encombre, faut que ça s’arrête tu vois, parce que ça m’est devenu impossible de m’entendre, j’arrive plus, l’embarras, l’engorgement, l’asphyxie.

Je veux la liberté, l’espace, le vent. La bienveillance, le rire, le vertige, la tête qui tourne, les larmes, l’incision, et jamais le jugement, le jeu assumé, pas le rôle inconscient, je veux la flamme, la passion, la sensation, la glissade.

Le lâcher-plonger

Le lâcher-plonger